Terre

Cils
Lèvres 1
Poils de nez
Lèvres 2
Acné
Poils
Mâchoires
Moustache
Barbe
Salive
E11
E12

Quand j’ai découvert le mascara, j’ai été subjuguée de ce nouveau regard que je pouvais me faire. Aujourd’hui, je ne vois plus la différence. C’est un rituel parmi d’autres que j’accomplis pour le geste peut-être plus que pour le résultat.

Au coin Murray et Dalhousie, la sensation distincte d’une bise qui rate sa cible, s’effondre au coin d’une bouche et résiste à l’impulsion de chercher plus loin. La texture des lèvres s’estompe avec le temps, mais le souvenir renaît chaque fois que tu sembles me torpiller en lieu et place d’un bonjour. Je pense alors qu’un soir tu entreras directement, jusqu’à la luette. Ça n’aurait rien de si inquiétant, si je ne te soupçonnais pas de pouvoir te rendre au cœur dans le même élan.


Y’a pas à dire
Pas mal frisquet en soirée
Jusqu’aux poils de nez

Morceau peau sèche
Hiverner, lèvres sable
Voir durcir la soie

– T’as tellement une belle peau sur cette photo-là !
– Surexposition…

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Ce n’est pas vraiment le sucre. Non ! Le gras, peut-être… Mais c’est moins conceptuel qu’on peut le croire. C’est la texture. Quand on croque et que s’échappe la crème jusqu’au rond des joues intérieures. Oui, voilà. Quand l’aérien de la crème devient fourrage et qu’il glisse sur le palais. C’est matériel, c’est ça. Une caresse intime, l’émotion d’un interdit.

Un soir de Noël récent, sur un film super-huit, toute la famille s’amuse à identifier le passé; le passé d’un autre soir de Noël, quelque part il y a sans doute plus de quarante ans. À une époque, en tout cas, où je n’étais pas là.

Les « C’est qui? » fusent parfois plus lentement que les prénoms offerts en réponse. Parfois quelqu’un reconnaît son propre reflet derrière une pilosité abondante ou une blouse ajustée et confesse, avec un petite rire nerveux : « C’est bien moi. »

Entre mes oncles et mes tantes, j’ai reconnu ma mère. Un visage d’encore adolescente, même si elle devait bien avoir le début de la vingtaine. Des joues rondes, un sourire généreux, mais le regard un peu incertain. Et une envie soudaine de la prendre dans mes bras pour la protéger.

Et puis un peu plus loin, un inconnu. Quelqu’un a demandé: « C’est qui ça? » J’ai répondu, mais il m’a semblé pourtant que la voix sortait d’ailleurs, comme préconsciente. Tordue d’une bizarre émotion, j’avais reconnu sous l’abondante moustache, le sourire de mon père.

Peut-être que pour les enfants qui n’auront jamais connu leurs parents s’aimant il y aura toujours une étrangeté à les surprendre ensemble. C’était avant vous. À une époque où ils avaient d’autres raisons de penser au pluriel que le trait d’union unique que vous êtes devenu. Le trait d’union d’un nom composé.

Méditative, je me caresse le menton par habitude, si ce n’est par atavisme. Je lis un braille étrange qui ne concerne que moi. Je cherche un message que j’espère ne pas trouver mais qui s’y pointe, avec constance : mes reliques de barbe, mes poils au menton.

Des gens bien intentionnés te disent qu’on n’y voit rien. Que tu vieillis de toute façon et que tout ça blanchit, comme le reste. Le problème ce n’est pas tant ce qu’on voit, mais ce qu’on sent. Ça pousse droit comme une aiguille qui titillerait un organe vital. Ça énerve jusque dans le fond du ventre.

Mais personne ne peut savoir ça, sauf les femmes à barbe qui se renient avec persévérance.

Je mâche de la gomme sous deux prétextes: quand l’avion décolle et atterrit ou quand quelqu’un d’autre conduit la voiture. Au combat : douleur d’oreille et nausées. Après avoir fait 4 vols et 11 heures de voiture avec chauffeur en quatre jours, je confirme avoir postillonné sur à peu près tout le monde que j’ai rencontré. La gomme, une histoire de salive.

Thorax
Trésor
Brisure
Puberté
Mamelon
Seins 2
E19
E20
E21
E22
Vergetures

Méditation. Je visualise une étendue d’eau, une embarcation, je ne sais plus trop. Je suis dans le village où tout a commencé. Je visualise un sentier et je ne sais plus quoi après.C’est la première fois que ça s’est produit.

Mon dos qui se soulève du sol en deux ou trois pulsions, comme si le centre de mon corps lévite tandis que mes épaules pendent derrière. Comme si j’étais une coquille de noix qu’on forçait un peu. Toc toc toc. Comme si j’apprenais à voler sans grand succès.

Des spasmes. Quelques secondes à peine.

Et puis je m’effondre à nouveau, immobile, sonnée d’efforts. Comme si on avait tenté d’ouvrir une porte que le temps aurait soudée.

À chaque battement de cœur apparaît quelque chose de fragile. J’ai longtemps craint… J’ai longtemps cru que cette fragilité poussait entre l’autre et moi. Mais le trésor est juste là, sous l’ecchymose. C’est peut-être pour ça que je suis seule à le voir.
On l’entend quand je marche. Ça fait clok-clok-clok. C’est brisé. Mais il n’y a rien à plâtrer, il faut laisser le temps. Parfois il coud. Parfois il colle. Parfois il nous rend sourd, plus simplement.

J’ai refusé longtemps de porter un soutien-gorge. (Longtemps : relatif). [Recommençons].

Je n’ai pas porté de soutien-gorge avant onze ans et demi. Il y avait déjà longtemps qu’on aurait dû m’y contraindre. Je faisais du déni sans doute. En regardant ailleurs, je tentais de faire de ma puberté précoce un détail.

Ce n’était pas un détail. Ni pour moi, ni pour les autres.

Depuis, ai-je seulement cessé de regarder ailleurs ?

C’était il y a bien dix ans de cela. Je sortais du gym un soir d’hiver bien froid. Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ce choix, je ne sais pas. On appelle cela un acte manqué, sans doute. Ou un geste d’ignorance simplement. J’étais pourtant bien habillé. Deux chandails, un gros manteau et je ne m’en allais pas marcher cinq kilomètres contre le vent. Mais je ne sais pas pourquoi, par paresse sûrement, parce que je me sentais déjà un peu en pyjama, j’ai fourré mon soutien-gorge dans mon sac et choisi de m’en passer.J’y repense chaque hiver depuis. Chaque hiver où l’appartement trop peu chauffé me lègue avant le sommeil une vieille engelure. Chaque hiver où je me tords sous trois couvertures, en cachant mon sein dans un bas de laine, à tenter de calmer cette mémoire absurde du jour où par paresse, j’ai pensé que le soutien-gorge était superflu.

Pour toujours, un sein froid.

De ces douleurs qui relèvent du mythe. Non pas que la douleur n’existe pas, mais on dirait qu’elle traîne tant de possibilités tragiques qu’on en perd tout contact avec le réel. Comme si soudain vous prenait une douleur au bras gauche…C’est comme ça, avoir mal à un sein. Pourtant, on sait bien que la plupart des cancers ne s’annoncent pas par une douleur. On le sait parce que chacune d’entre nous connaît des femmes qui… Des femmes fortes et en santé, des femmes dont jamais on n’aurait pu croire que… Avant que…

Pourtant, malgré ce savoir partagé, chaque fois qu’une douleur nous prend, on pense cancer. Faut pas trop nous blâmer, le syntagme « cancer du sein » est devenu si prépondérant dans l’environnement, on ne peut pas nous reprocher d’y penser malgré le bon sens.

Elles sont neuves. Bleues claires. Mes seins savent bien qu’on s’y habitue… Que ça se range, ça se chair, avec le temps.

Sont-ce les traces d’un enfant que je n’aurai pas ? Combien d’années peut-on grossir en vain pour digérer un deuil comme celui-là?

30 livres
Ventre
Flanc
E27
Masse
Pulsion
Aine
Papillons
E32
Engourdissement 1
Rotules

Je n’ai que bien peu de conscience de mon corps grossissant. Je me vois pareille à qui j’ai été dans un passé récent, sauf peut-être, parfois, en photo. La même surprise agréable dans la conversation : « Grossie ? Vraiment ? ». Je gonfle toujours en parfaite harmonie, loin de votre jugement. Mais la robe rose et combien d’autres vêtements encore témoignent de la supercherie. C’est à l’heure de l’habillage que l’estime de soi se replie.

Ma grand-mère avait un gros ventre qui me semblait rond et dur, comme celui d’une femme enceinte. Je ne me suis jamais questionnée: 7 grossesses en 10 ans laissaient sans doute des traces.

Jusqu’à ce que, vingt ans après sa mort, je vois un film super-huit où, magistrale, le cheveux noir et la taille encore très fine, ma grand-mère tout sourire s’occupait de régenter sa marmaille.

Je n’ai connue ma grand-mère que grand-mère: cheveux blancs et comme enceinte jusqu’à la nuit des temps. On n’apprend jamais vraiment à se rappeler de ce qui nous aura précédé.

Mon corps : un corps creux. Mon dos seul subsiste comme surface de flottaison. Mon corps : un canot.

L’air comme rabot tente d’éliminer une douleur qui persiste pourtant ; éradiquer l’abandon qui me moisit au flanc. Creuse encore, douleur persistante. Creuse au risque de te fendre.

Mon corps est flottant. Pour l’instant.

Toute la nuit, mes rêves tournaient autour de cette masse symbolique. Mon ovaire gauche. Mes intestins. Mon psoas. Je ne sais pas ce qui crie la révolte ainsi dans mon ventre. Toute la nuit, quand je sombrais dans un demi sommeil je rêvais d’une opération pour sortir de moi cette douleur connue par cœur.

Une soirée qui se finit mal sous la pluie, parapluie cheap écorché et le cœur aussi. Un anniversaire où il manque ceux qui feraient la différence. Une face à claque de polyvalente. Un ballon qui roule en vain sur l’asphalte d’une récréation. Une cabane où il n’y aura pas de place pour toi. Une maison vide, une envie de pipi.

Toute la nuit, j’ai senti une masse qui n’existe pas. Le rejet comme infection.

Un puzzle de visages et de corps. Du dégoût, du désir rare, des tonnes d’indifférence. Surtout la norme : trois étoiles et demi. Comme des continents qui bougeraient, danse mnémonique ; comme des continents qui dérivent. Ton regard a passé mille fois sur un visage, cent fois sur un corps, pourquoi cette fois-ci l’alarme. La lumière rouge des buts. Tu t’arrêtes, tu regardes différemment. Tu aimes la peau les mains la rigolade. Tu veux. Un des visages arrête sa course, il tient parfaitement dans cet espace restreint du désir. Un des visages arrête sa course, les autres le percute. De la bouche au périnée, la naissance d’une cordillère imprévue.

Posture assise. Dix heures d’ordinateur. Cinq heures de voiture. Trois heures de train. Avec un peu de chance, un avion dans l’histoire. Amplitude restreinte, muscle atrophié. En 2016, on confirme que l’homo erectus a changé de posture. Il est devenu plié.

Rien à voir avec les désirs-ouragans. Ceux qui vous tiennent au vent par la fragile poigne d’une cheville. Ceux qui vous brassent à l’envers.

C’est une douceur qui te prend au ventre. Ou plus précisément, c’est quelque chose dans le ventre qui te rappelle que tu es douceur. Ça grossit là, dans l’abdomen, et ça caresse tout ce qui mousse au fond de toi.

Juste là. Souvent. En diagonal avec la rotule.

Au bout de quelques inquiétudes, j’ai googlé. Nerf. C’est presque une réponse unique.

Mon corps est essentiellement fait de nerfs coincés et d’hormones débalancées. Pour le reste, je vais super bien.

(…) Ne penser à rien. Impossible ! Je ne pense qu’à mes genoux. Ashva Sanchalanasana. J’ai peut-être jamais pensé si fort à mes genoux. Sauf la fois où je suis tombée dans la garnotte en tentant de freiner avec mon nouveau vélo et que de la poussière de roche est restée dans ma plaie jusqu’à ce qu’infection s’en suive. Cette fois-là, je pensais beaucoup à mes genoux. Sinon, Ashva Sanchalanasana. Même le tapis plié, ça ne le fait pas. Ce n’est pas l’idée musculaire d’avoir mal aux genoux. Ce n’est même pas noble au point de se dire que j’ai les genoux fragiles. Je ne peux juste pas supporter tout ce poids sur cette même peau. Ça fait mal seulement en surface, mais c’est insupportable, comme si on me frottait une couche interne de peau avec du papier sablé. Mais je respire, oui, je respire. (…)


Rouge
Ecchymose 1
Injonctions
Mutisme
E39
E40
E41
E42
Pas
Hygiène
Engourdissement 2

Je ne porte ni rouge, ni gloss. Ce n’est pas par conviction du naturel. Ce n’est pas parce que je pense mes lèvres bien assez rouges comme ça.

Même si. On peut dire que. Non.

C’est par rejet d’un corps étranger ou gourmandise. Par boulimie ou compulsion.

Je mange tout ce qu’on pose sur mes lèvres.

Ma vie est ainsi faite : elle se succède à elle-même. Je me souviens rarement qui a dit quoi où et il manque toujours quelques éléments pour reconstruire un souvenir.

Lorsqu’au matin je me réveille avec une ecchymose au genou, j’ai souvenir d’avoir sacré la veille. Mais incapable de replacer le contexte, je n’ai plus aucune idée du meuble – sans doute un meuble – que je pourrais blâmer.

Des protéines à tous les repas
Début du jour eau chaude citron
Deux fois par jour du yogourt
Arrêter la viande et les produits animaux
Cesser les féculents
Eviter le fromage
Manger local
Mettre de la couleur dans son assiette
Attendre 20 minutes entre chaque portion
Ne pas boire en mangeant
Boire beaucoup d’eau
Eviter les excitants
Attention à l’alcool
Diminuer les sucres
Attention aux sortes de poissons
Eviter les produits préparés

Etc.

Il a quatre ans. Quand il a peur d’avoir tort, il devient mutique. Tendu comme une barre, dans un coin de la pièce, il refuse de répondre aux questions. Plus on le devine – « Ce n’est pas grave si tu ne te rappelles pas le mot que tu cherches » -, plus il se ferme, les joints tout rouillés. Comme s’il y avait une humiliation cachée derrière notre amour inconditionnel, notre patience, nos encouragements.

Quand j’observe son manège, je nous vois, enfants tellement plus grands, fluides même quand tout casse en-dedans, incapables de nommer des choses simples pourtant.

Je t’aime.
Je m’ennuie.
Je voudrais être avec toi.
Ne meurs pas.
Je t’en prie.

Béton. Traîner l’épuisement dans les restes d’un hiver éradique. Blocs. Traîner le corps jeune et vieillissant. Pourtant. Pieds. Il n’y a plus vraiment de réponse au numéro composé. Pas.

Constat : quand je dis « je me néglige », ça concerne toujours mon apparence, jamais mon hygiène.

Tâche : définir « négligence ».

Certaines maladies mythiques sont plus familiales que sociales. Si chaque douleur au sein fait craindre le cancer, chaque douleur aux orteils parle du diabète. Ou de la peur du diabète. Une autre maladie : vivre dans la certitude de devenir malade.

Ongles
Orteils
Blanche
Rt4
Chevilles 1
Poids
Rt7
Rt8
Rt9
Sangs 1

Ce n’était pas mon genre. C’est ce qu’il a dit.

Nous nous connaissions depuis trois semaines. Nous nous étions vus quatre fois. Jamais ailleurs que dans sa chambre à coucher.

Ce n’était pas mon genre, a-t-il dit.

Même moi je connais mal mes ongles de pied. C’est vrai qu’ils durcissent, granulent, accumulent la saleté. Mais je manque de flexibilité et je connais mal mes ongles de pied. Même pour les peindre ça demande un effort un peu trop soutenu.

Ce n’était pas mon genre. Il regardait le jour de mon gros orteil sorti du drap. Un jour rouge feu.

Quinze ans plus tard, je pense à lui chaque fois que j’achète du vernis.

Ce n’était pas mon genre.

Juchée contre mon gré, démarche de canard. Choisir des souliers comme marque d’accomplissement. Biographème du succès. Accomplie en nombre de pouces, lévitant.

Avoir mal toute la soirée. Performée femme ou une certaine idée. Perdre l’équilibre donc éviter de marcher. Faire la plante en souriant. Espérer que quelqu’un remarque mes souliers. Sortir de là sans compliment.

Sous le bas, une phalange en sang. Perdre la guerre, sans trop savoir qui dit l’ennemi en moi.

Un soir qui sent encore la chaleur, tu enlèves ton soulier et tu retrouves une frontière que tu avais oubliée. Il faut du soleil pour constater tout le tendre de ta peau blanche.

Les pieds raides en cuir fané, le tronc tronqué. Béton, tapis, pas heurtés, genoux choqués. Douleur. Salon du livre.

Ma fatigue a toujours pris corps dans mes chevilles. J’ai longtemps cru que tout le monde avait ainsi la cheville comme une sonnette d’alarme. Mais non. Mes chevilles qui n’ont pourtant rien de délicat sont toutes d’Achille. Et personne ne m’avait dit que les écrivains sont condamnés à avoir mal aux pieds.

Et nous nous surprenons encore de l’apparence de légèreté quand le danseur de ballet rencontre le sol. Le processus est pourtant bien connu. Un grand jeté, le corps quitte le sol. Impression que le temps s’arrête, mais nous ne sommes pas au cinéma. Et cet atterrissage hors du monde. Comme si le corps, momentanément immatériel, rentrait chez lui sans faire de bruit.

(…) mais on dirait oui qu’il y en a plus. C’est difficile à dire bien sûr. Mais ça coule, ça coule. C’est surtout très pâle, comme… hum… dilué. Dilué, disons. (…) Fatiguée ? Non, je ne crois pas. Ce n’est pas comme du sang – pas vraiment… comme de l’eau… à peine… un peu teinte en rouge. Trop liquide. Mais oui, beaucoup, beaucoup. (…) D’onces ? Je… je ne sais pas comment on peut dire ? J’étais dans un enterrement, je portais un pantalon vert pâle… (…) Oui, oui, vert. Je crois que ce n’est plus obligatoire d’être en noir. Peut-être, oui, que c’était trop… hum… De toute façon, il y avait du sang. Partout. Mon pantalon… (…)

Fatigue
Pubis
Chronique
Fatigue 2
Rt15
Rt16
Seins 3
Toux 1
Rt19
Nudité 1
Boulimie

Ça me prend violemment, au réveil, ou au milieu de l’après-midi. Un impératif de basse conscience, un appel à fermer les yeux juste un tout petit peu. Encore. Le pire serait de lutter, mais le plus souvent je n’y peux rien. Je ne trouve même plus au fond de moi l’énergie pour faire semblant. Et puis je m’étends dans des petits morts, très loin des jouissances.

Il y a toujours un petit décalage entre ses questions et mes réponses, comme si toutes nos communications se faisaient par une connexion internet qui traîne un peu. Nous sommes face à face pourtant. C’est mon Google Translate intérieur qui parfois surchauffe et a quelques carences.

C’est sûr qu’il y a toujours un flottement de malaise chez le gynécologue, mais quand au moins on se parle en français, je peux dire les mots justes. En anglais, mon explication finit par ressembler à des explications vagues du genre « ces parties-là » et « en bas », comme si j’étais restée accrochée dans un cabinet de médecin de la grande noirceur. « Oui, docteur, ça fait mal en bas. Oui, comme vous dites, dans ces parties-là. »

J’ai donc mis quelques précieuses secondes à comprendre sa question. Au début j’avais juste accroché sur le mot « hygiène ». Je me disais : ça y est, je vais apprendre à 36 ans des trucs sur l’hygiène génitale que je devrais savoir depuis toujours. J’étais déjà prête à me sentir idiote, comme une mauvaise élève. Je cherchais déjà qui blâmer pour mon incompétence hygiénique en matière de bas corporel.

Mais non, il voulait savoir si je me rasais. Hygiène était sans doute un genre d’euphémisme ici, où je ne sais pas trop. Et il s’est alors lancé dans une ode aux poils pubiens que je ne pourrais vous réciter parce je suis très mauvaise pour me rappeler ce que les gens disent en anglais (je ne peux pas suivre des yeux mon Google Translate intérieur et mémoriser en même temps). Mais l’idée importante n’était pas neuve, neuve : le poil pubien, c’est bon pour la santé.

Alors je lui ai dis la vérité : pas d’inquiétude. Moi monsieur, mon combat, c’est de ne pas avoir de poils dans la face, alors le pubis, je vous dis pas… Oui, je lui ai vraiment dit ça. En anglais dans la texte. Ça devait sonner comme : quand on a du poil en haut, le poil d’en bas…

Couchée, souffrante. J’ai réalisé que ça faisait plus de deux ans que je traînais cette douleur chronique. Je me suis revue seule dans un hôtel quatre étoiles à la Mer morte, assise dans un bain d’eau glacée, à me demander ce qui pouvait bien m’arriver.

Depuis on m’a diagnostiqué une MTS avant de me la dé-diagnostiquer. On m’a donné des médicaments oraux, des crèmes, des antidouleurs ; chaque fois, c’est l’absence de résultat qui joue au médecin. Si le traitement n’a pas d’effets, nous n’avons donc pas le bon diagnostic…

Rat de laboratoire. Crypto-sorcellerie.

J’ai couru de médecins en médecins, j’ai tenté de me pointer à l’urgence au moindre symptôme, sans résultat. Je n’ai rien. On ne voit rien. Le gynécologue a dit : « Puis-je faire venir une collègue ? » J’avais envie de lui dire de faire venir l’hôpital mais de trouver une solution. Chaque fois je sors de là avec une nouvelle prescription, confiante.

Mais non.

Le temps passe et je ne me rappelle plus avoir eu un jour un autre rapport à mon sexe que la souffrance. Le temps passe et je n’ai même plus honte. Le temps passe et j’apprends à mieux nommer ce qui m’arrive.

Couchée, souffrante, j’ai posé une autre fois le geste impie de la médecine : j’ai googlé.

Première occurrence, c’était écrit : certains débalancements hormonaux peuvent causer un amincissement de la peau de la vulve qui provoque des douleurs récurrentes chez la patiente.

J’ai eu envie de hurler. Je me suis demandé si les médecins ont accès à Google eux aussi.

Mon prochain rendez-vous est dans six mois…

Un appel des profondeurs : il faut soudain que je m’étende. J’étire ma main vers le journal ou quoi que ce soit d’autres qui pourraient me donner bonne conscience. Et je sombre rapidement avec l’inquiétante impression que ça ne sera jamais assez.

La chaleur insupportable de cette chambre m’a réveillée. Bouche sèche. J’ai traîné ma nudité vers la fenêtre du jour qui se levait pour laisser l’hiver rentrer. Réalisant, dans un sursaut de lucidité, qu’un voisin pourrait me voir, je n’ai eu pour moi-même qu’une étrange pensée : la beauté de mes seins.

Peu importe l’heure, au moment où je sombre dans le sommeil profond, une toux me prend. Une toux forte et dérangeante, une toux allergique ou asthmatique. Je me réveille, au seuil de la nuit. Ou de la noyade.

«Elle repensa à l’appareil photo de Thaddeus braqué sur son corps et à l’obturateur s’ouvrant et se fermant, s’ouvrant et se fermant, l’aspirant de plus en plus profond dans une prison d’où toute sortie était impossible.»
Rose Tremain, L’Amant américain, 2014

Manger. À en perdre le souffle.