Bois

Yeux
Oreilles
Gerçure
Mal de tête
Crâne 2
Patte
Coiffure
Toux 2
Dents 1
Dents 2
Mémoire 2

« Où est votre corps de vérité? Vous êtes le seul à ne pouvoir jamais vous voir qu’en image, vous ne voyez jamais vos yeux, sinon abêtis par le regard qu’ils posent sur le miroir ou sur l’objectif (il m’intéresserait seulement de voir mes yeux quand ils te regardent): même et surtout pour votre corps, vous êtes condamné à l’imaginaire. »
Roland Barthes par Roland Barthes, 1975

Oreille ? Mâchoire ? Sensation certaine d’une infection permanente. Mais c’est une infection imaginaire. Ça manque de lubrifiant peut-être ? Ça tire un peu. Je pèserais sans discontinuer sur ce point-là jusqu’à ce que douleur s’évanouisse. Mais je n’en tire jamais qu’un mal de tête. Je ne défonce jamais l’os. Je ne soulage à peu près rien. Sensation étrange. Fossile, peut-être. Fossile d’années à serrer les dents.

Ce soir-là, j’ai mangé mes lèvres sans gêne. Il m’arrivait, au milieu d’une conversation cocktail, de me dire que je pourrais me retenir et ne pas imposer à mes interlocuteurs ce petit cannibalisme d’hiver. C’était la pression sans doute. Des traces du rituel quatre jours durant : lèvre inférieure à sang.

«J’ai des maux de tête carabinés. D’ailleurs, si j’avais une carabine, je me ferais une petite chirurgie à la va-vite, la tête appuyée contre une souche.»
Maxime Olivier Moutier, Journal d’un étudiant en histoire de l’art, 2015

Je ne sais plus qui avait installée cette poutre au ras du sol dans la cour de la maison. Nadia Comaneci n’avait rien à voir là-dedans. Mes premiers Jeux marquants sont plutôt ceux de 1984 et c’est sans doute à cette époque que m’est venu l’envie de la gymnastique. L’envie, mais pas le talent.

La poutre a surtout servi de banc.

Des années plus tard, je me suis retrouvée inscrite à un cours de gymnastique ; l’objectif était que le trampoline me fasse passer mes tendances mollusque-sur-le-sofa. J’ai d’ailleurs bien aimé le trampoline, mais quand il s’agissait de la poutre…

J’ai échoué (comme un corps de baleine, oui) l’examen de passage pour aller à l’année 2. J’avais toujours refusé de faire une roulade sur la poutre. Je continue à croire qu’il s’agit d’un geste inutilement dangereux, si ce n’est un brin sataniste.

Malgré toutes les thérapies, j’opte encore pour une comptine ou un plus plate décompte quand il me faut choisir sans grande conviction. Ma petite vache…

J’attends que quelqu’un s’étonne pour cette pauvre vache qu’on tire par la queue pour lui soigner les pattes.

Aucun communiqué n’a encore été émis à ce sujet.

L’odeur chimique du produit capillaire.
Persistante impression : l’odeur de la grâce.

Elle toussait toute la nuit. Ça pouvait me tenir éveillée de longues minutes. Je comptais le rythme, comme le chef d’orchestre d’une triste musique. Un. Deux. Trois. Quatre. Un silence, à peu près toujours de la même longueur. Un. Deux. Trois. Quatre. Une toux sèche. Ce n’est pas le type de détails qui m’empêcheraient habituellement de dormir. Mais il y avait plus, sans doute. Une certaine hostilité. Derrière sa toux, mon envie de hurler. Quelque chose comme une injustice au fond du gosier.

Un éclat dans mon pare-brise
Une douleur à une dent
Je ne fais rien
Je patience
J’attends
Que l’éclat se referme
Que la dent s’échappe
Dans mon angle mort, deux mots qui flashent
Absence
Assurances

Il a dit : « Regarde mes dents, on dirait une ville! » J’ai peut-être rougi un peu. Les dents, c’est très intime finalement.

J’ai oublié le numéro de téléphone de mon enfance. Je pensais que c’était une information aussi inutile qu’inoubliable.


Serrement
Toupet
Paupière 1
Paupière 2
Lentille
Cuir chevelu
Éternuements
Nuque 2
Migraine 2
Laisser-aller
Gauche

Depuis toujours, on me dit que la peine que je ressens n’existe pas. Simulacre, caprice, hypocrisie, théâtre, paranoïa, stratégie, politique. Quand un insecte grimpe et me serre l’aorte, on me jure que je fais semblant. Depuis toujours, on me dit que la peine que je ressens est un leurre. Je ne crois pas assez à la vérité pour me battre contre de telles prétentions. Mais je ne sais pas non plus faire cesser cette lente marche qui serre toujours de la même façon. Je ne sais pas comment la baptiser autrement.
J’ai voulu un toupet. Une fantaisie. On dit : changer de tête. N’est-ce pas une métaphore reposante, comme si à se couper les cheveux on se soulageait un peu les clavicules.

Je n’ai pas pensé une seconde qu’il pouvait faire chaud sous un toupet.

Le front en larmes.

Le crayon m’indispose ; c’est une histoire de motricité fine. J’y préfère la poudre. Les couleurs. Je pourrais avoir des palettes infinies pour chaque jour me bâtir un regard. Blanc. Or. Fushia. Charcoal. Beige. Bleu. Encore.
«il y a longtemps que je danse

patience

le ciel est cette paupière
appelée à s’ouvrir»

Ouanessa Younsi, «Ici est déjà loin», 2016

C’était le portrait d’une petite fille que son père fait tourner à grande vitesse. Dans son sourire, le plaisir. Dans son iris, le reflet du père photographe. Ingénieux. Tournoyant. Son père.

Je détestais ce moment particulier où entre le savon qui pique les yeux et la friction du cuir chevelu ma mère tentait de me laver les cheveux. On disait laver la tête et c’était de ça dont il était question, comme s’il restait au sommet de mon crâne une zone molle où on aurait pu nuire à mes pensées à force de presser. Ça se terminait en larmes à chaque fois.

Et elle n’avait rien tenté de peigner encore.

La coupe en bol chez moi n’avait rien à voir avec René Simard. Juste son ras à elle. Son bol.

Elle s’avançait dans la lumière du matin, tendue au-dessus du volant, à la recherche d’un soleil vif qui la ferait éternuer.

Adolescente, ce réflexe m’insupportait. Aujourd’hui, j’ai souvent des fous rires, quand je conduis dans la lumière naissante, en repensant à ma mère et son pare-brise.

« il y avait une urgence
dans ce bruit qu’avait fait
mon corps en tombant
puis cette oscillation

ce geste brusque
cette lourdeur
cette douleur à la nuque »

Jean-François Caron, Des champs de mandragores, 2006

« Pose tes doigts juste ici. Tourne dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. »

Et ma tête qui s’enfonce, s’alourdit et se libère en même temps. Lui laisser ; la laisser là dans cet espace d’air, ce lieu qui respire enfin. Faire sans.

Je ne m’arrêterais pas à dire qu’il faut accepter ce qu’on ne peut pas changer. C’est une parole résignée. Et il peut être si facile de tout voir comme des fatalités et de ne plus travailler pour rien. Si facile et si rentable pour tous les privilégiés.

Mais un peu de lâcher-prise n’a jamais tué personne. Du moins je ne croirais pas. En fait je n’en sais rien. Peut-être de mort lente ? De mort lente et en linge mou.

J’ai toujours été plus fragile de la gauche. En vieillissant, ça s’installe comme un réflexe. Je demande de plus en plus souvent à m’asseoir de façon à protéger ce flanc.


Ouverture
Souffle 2
Taille 1
Nudité 3
Bassin
Hanches
Taille 2
Lourdeur 2
Peur
Jumeaux
Jambes

La musique arrivait de partout. Un gros battement de basse et l’impression qu’un cœur artificiel – ou le mien – pourrait s’arrêter. Cette émotion particulière, quelque chose comme l’envers de l’angoisse, a monté jusqu’à mes épaules. Chez moi, j’aurais laissé monter le mouvement, ce spasme qui m’ouvre comme une cage. Dans une salle de spectacle, j’ai respiré trois fois, et replié mes ailes au creux de mes poings.
Au milieu de la nuit, un malaise. Le souffle court. Un point thoracique. Tordue dans mon impression d’étouffer.

Je n’ai qu’une envie : changer de lit. Me glisser dans les draps de la chambre d’amis, à l’endroit précis où se crée le courant d’air domestique. Il a venté si fort que la porte à claquer. J’ai pu respirer.

C’était un 24 décembre dans une décennie où j’étais adolescente. Dans un moment de festivité, il m’a serré contre son flanc, passant son bras autour de ma taille. Je n’avais jamais remarqué avant. Jamais remarqué que j’avais une taille.
«Le mot agit
Le mot nu, c’est la puissance du poème.
Toute ma vie je suis allée à cette source-là. Et que j’écrive des romans, des articles, du théâtre, c’est toujours avec le poème, le mot dans sa force première, que je travaille. Retourner à cette nudité-là m’est nécessaire.»
Jeanne Benameur, Notre nom est une île, 2011

Il y avait ces fourmis-là. Celles qu’on a dans les pieds ou dans les jambes. Je dansais pour les faire disparaître.

Mais il y avait d’autres fourmis, qui siégeaient quelque part plus au fond. Elles exigeaient soudain leur poids de déplacement. « T’as donc ben la bougeotte », c’est ainsi qu’ils disaient. (Ils = ceux qui avaient à leur charge de m’apprendre l’immobilité.)

Ça m’arrive encore, souvent en pleine session de yoga. Je tente de tenir la pose, et puis zut, j’ai le bassin qui picote. Ça exige qu’on danse un quadrille là-dedans. Je respire jusqu’à l’hyperventilation, je visualise le calme de mes hanches. On ne me parle plus de bougeotte. On dit : « Ton bassin est comme un bol d’eau. Trouve la posture pour que rien ne dégoutte. »

Moi je ne dis rien, mais je pense. Mon bassin déborde, bien au contraire. Mon bassin est une fourmilière.

« Elle marchait d’un pas régulier, ample, élastique, ouvrant les estuaires, élargissant les côtes. Son pas prenait naissance à la hanche et non au genou. L’amplitude de ce pas émanait du sexe en mouvement et le degré de cette amplitude s’accordait avec la longueur exacte des jambes, comme au compas. »
Louky Bersianik, L’Euguélionne, 1976

C’est une règle physique, mais très personnelle. L’attraction redéfinie. Je l’ai comprise très jeune. On appelle ça le complexe du cerceau.
J’entrais en 4e année. C’était mon premier matin à l’école Saint-Édouard. Tous rassemblés dans le gymnase, la directrice (était-ce vraiment une femme ? je ne sais plus) nous annonçait la composition des trois classes (ou était-ce quatre ? je ne sais plus).

Quand j’ai monté pour la première fois le grand escalier qui débouchait du hall de l’édifice pour me rendre jusqu’au local d’Annette, j’avais au moins 70 ans d’âge dans mes cuisses. Une pression qui tire vers le bas. Rester assise peut-être ? Seule au gymnase, pour que cette première journée n’existe pas. Ou au moins le temps que le malaise se tasse. Mais non, il me fallait monter cet escalier, sans ralentir la foule. Il me fallait aller de l’avant sans compter les jours. Il me fallait oublier que tout mon bassin se fermait à clé, comme pour me protéger de ce qui allait suivre.

J’avais entendu leurs deux noms dans la même liste, je priais pour que le mien se fasse voir ailleurs. J’avais un seul souhait, ne pas être dans leur classe. Mais voilà, nous y étions.

Je montais le grand escalier en tirant mon corps comme je tirais mon sac. Je n’avais aucun haricot magique. La force de mes bras et ma volonté. Le sentiment de jouer dans un drame musical sans qu’on me tende un micro pour chanter. Je méditais sur quelque chose que je ne savais pas encore nommer. Peut-être la fatalité.

Il était passé 23 heures, un soir de janvier. Croyant que la porte arrière était restée ouverte, j’ai blâmé une étourderie du colocataire, j’ai même souri d’une certaine tendresse.

Mais quelque chose clochait : le verre sur le sol, le silence du chat, le silence tout court. Cambriolage.

J’ai craint qu’il y ait quelqu’un dans la maison. J’ai pensé : « Ça y est, c’est maintenant. » Je voulais dire le viol. J’ai pensé que maintenant on pourrait m’agresser. Cette peur qui s’exprimait comme une certitude qui me frapperait un jour ou l’autre, elle m’effraie encore après toutes ces années.

Comme d’autres, j’ai cherché dans la tragédie – ou dans quelques telenovelas – la cause secrète de ce vide qui m’érodait les flancs. J’ai pensé qu’ils n’étaient pas mes parents : comment pouvions-nous si mal nous comprendre autrement ? J’ai pensé que je me mourrais lentement de quelque chose d’incurable : comment pouvais-je douter autrement ? J’ai pensé que je devais avoir un jumeau mort ou égaré quelque part, perdu sur un fleuve : comment pouvais-je me sentir si seule autrement ?

On devait bien me cacher quelque chose pour que tout m’apparaisse si incomplet.

Il faut un peu de temps pour admettre que c’est la condition du vivre. Même pas besoin de mentir, il n’y a rien à cacher. C’est ainsi. Avec sentiment d’inachevé.

Elle rue. Elle piaffe. Elle chante avec les jambes. Non pas danser, chanter. Toute une voix dans les genoux souples, la cuisse vibrante, le mollet tendu. Et l’écart qui s’accentue comme si une montagne s’étirait en largeur, jusqu’à couvrir les eaux.


Règles 1
Saut
Mourir
Jeunesse
Regard
Peaux
Brûlure
Larmes 3
Ampoule
Traquée
Fond

Expliquer la douleur des menstrues à ceux qui n’en connaissent rien. Pas simple. Ça l’air fou de souffrir autant pour quelques centilitres de sang qui s’écoule sans effort, quelques caillots en sus.

La seule personne qui m’a vraiment bien expliqué ce phénomène, c’est un homme. C’est bête : je ne me rappelle plus de ce qu’il m’a dit…

Ainsi, j’ai eu un amant vétérinaire. Un spécialiste de la reproduction des vaches laitières. Côté appareil reproducteur de la femelle mammifère, il en connaissait un rayon.

Non, vous n’êtes pas les premiers à vous faire cette impertinente réflexion: avais-je l’impression de me faire ausculter? Parfois, bien sûr.

Mais j’ai eu la même impression avec d’autres aussi. D’autres qui respectaient moins les vaches.

Le souvenir du bateau-pirate. On dirait « haut-le-cœur » si celui-ci n’était pas associé au désagrément.

Quand au bout de ses bras qui m’apparaissaient si grands, mon père lançait mon petit frère dans les airs, c’est en connaissance de cause que je riais moi aussi. Plus personne ne me portait, mais le bateau-pirate me permettait de me rappeler quand, dans un trop plein de plaisir, le corps lâche et s’abandonne au fond de lui-même.

Aujourd’hui, ça vient parfois. Rarement. Un éclair nihiliste : si personne ne m’aime vaudrait mieux mourir. Et en ses matières, la voix d’un seul parle pour la foule. Le poids d’une entaille enterre un peu les 10 000 mots d’amour. Mais l’éclair s’éteint déjà.

On a dit, une nouvelle fois, cueillie à la Palice, que tout est possible à vingt ans. Il me semble pourtant qu’en approchant de quarante, je n’ai jamais eu à ce point les outils de mes rêves. Je me sens aiguillée. Il me semble pourtant qu’à vingt ans j’avais l’impression intense que tout ça ne pourrait pas continuer. Qu’à presque quarante, il me semble, que ça pourrait ne jamais finir.

Je n’offre pas lapalissade de rechange. Je voudrais simplement comprendre comme la vie peut-être unique et commune, multiple mais pas universelle.

Elle s’est ouverte, elle m’a tout dit de sa vie. Une vie rude comme je n’en connais qu’aux nouvelles et dans quelques-uns de mes souvenirs reconstruits avec du scotchtape pis des morceaux rescapés des mémoires à trous qu’ils ont par chez-nous.

Je n’ai rien à voir avec son ouverture. Elle est rendue là. Elle se raconte dès que quelqu’un écoute. Et peut-être même quand les gens n’écoutent pas… La pudeur aura peut-être été sa prison, maintenant elle connaît les mots et elle les met en rang : dope, bataille, prostitution, spiritualité. Une vie comme un biopic pour faire brailler mais garder espoir juste assez. Sauf que ce n’était pas un personnage poqué d’une quotidienne à la télé.

J’étais soulagée que la conduite m’oblige à garder les yeux en avant. C’était plus facile de rester dans la conversation sans la regarder. Je n’étais pas vraiment émue, juste un peu gelée, comme en choc culturel. J’étais en pays étranger.

Et tout ce que je lui disais sonnais creux, j’avais peur qu’elle voit que je la bullshitais dans mes yeux. Je tricotais des clichés qui me font sortir la langue quand je suis enfermée chez moi et dans mes pensées : entoure-toi de gens qui t’aiment, tu t’es trouvée perds-toi pas, sois indulgente. Je parlais comme un magazine.

Je ne m’en veux pas de l’avoir fait. Je m’en veux d’être rendue dans un monde où sous prétexte que c’est simple, c’est comme pas assez pour me faire vibrer. Je m’en veux d’être enfermée dans ma tête, enfermée dans des idées que je ne suis pas capable d’expliquer. Je m’en veux d’avoir de la misère à être sincère quand je dis à quelqu’un de se respecter parce que y’a toujours une petite voix qui me répète « Ouin, mais c’est plus compliqué ».

Je m’en veux d’être compliquée.

Elle était petite, vieille, malingre et nue. Elle ne parlait pas français. Elle m’a appris ce qu’étaient des peaux mortes.

Le hammam, métaphore idéale de la mue. Il n’en existe pas pour l’âme.

Tout enfant sait bien que lorsqu’il est porté à garder un secret, c’est aussi parce que ce secret pourrait lui causer des problèmes. Mon souvenir de ce jour-là, c’est le dynamisme de tout ce qui se passait en moi. Mon monde intérieur conquérant, mon monde de fées et d’aventures plus fort que la fête autour. J’étais sourde et peut-être un peu aveugle. Et les adultes aussi, sans doute. Nos mondes distincts.

Mon souvenir de ce jour-là, c’est que je n’avais qu’une envie : aller sauter dans le petit tas de sable qui me faisait des clins d’œil. Je portais des petites espadrilles avec des fermetures adhésives. Et j’avais envie, parce que guerrière, de sauter à pied joint dans ce petit tas de sable.

Le fait que je n’ai parlé de mon envie à personne montre bien que j’avais conscience de tourner autour d’un interdit que je ne comprenais pas. Mais comment expliquer à un enfant que l’interdit n’est généralement pas un caprice ?

Je n’ai rien dit. J’ai attendu un moment où personne ne s’occupait de mes mondes intérieurs. J’ai sauté à pieds joints comme la reine d’une montagne friable.

Un tas de cendres.

24 décembre, au creux chaud du siège trop petit d’un avion transaltantique, j’ai regardé The Sound of Music en versant des larmes.

Il faudrait pouvoir dire mieux l’absolu confort, l’immense soulagement, d’un lieu possible pour une telle mélancolie. Il faudrait plusieurs verbes pour soulager « pleurer ».

Sous mon pied, un reste d’ampoule. La trace blanche, grosse comme deux pouces, d’une marche d’été. Objectivement, c’est plutôt dégoûtant. Il y a pourtant un je ne sais quoi de fascinant dans cette peau devenue papier. Devenue soie. Morte et blanche. Blanche comme la mort, justement.

Je repense à la bibliothécaire, quand je lui ai suggéré de ne plus permettre l’emprunt de ce livre du début du siècle que je rapportais.

Les pages sont fragiles comme du papier.

Le degré zéro de la métaphore.

Une seule règle : ne jamais faire dos à la porte.
Sorties de secours identifiées.
Surprises interdites.

Il y a une hypothèse première : peut-être qu’il n’y en a pas. Comme le cliché du puits sans.

Il y a une deuxième hypothèse : peut-être qu’il y en a trop, tout en concave. Que ça glisse hors de.

Ma tâche : méditer sur ces hypothèses jusqu’à ce que ma raison colonise ma compulsion.

J’échoue.


Cordes vocales 1
Sangs 2
Lecture
Mimétisme
Simulation
Sangs 5
Corps

VAGIR v. intr.

Les bébés vagissent. Ce n’est pas tout à fait comme pleurer : plutôt un souffle qui s’échappe. Fondement. Non, ce n’est pas comme pleurer tout à fait. Il y a quelque chose de plus radical, comme si on avait coupé à la racine. Les bébés vagissent sans doute pour rappeler qu’ils ne peuvent pas y arriver seuls.

J’ai vagi. Assise sur ma chaise pivotante. J’ai lu des mots qui coupent au fond du ventre et alors j’ai vagi. Un son animal, muqueux ; comme une plainte sourde, une corne de brume, un SOS. J’ai vagi, encore assez consciente pour me surprendre de trouver ce son-là en moi.

(…) comme visqueux. Je ne sais pas comment dire… hum… C’est un peu dégueulasse. (…) Oui, oui, je sais bien que je peux tout vous dire, mais hum… De là à être entendue, hein ? (…) Oui, c’était de l’ironie. Oui, excusez-moi. Visqueux donc. (…) Oui, vous l’avez dit, du mucus, mais rouge. Bien sûr. Comme si ça ne voulait pas sortir vraiment. C’est très… hum… comment dire ? (…) Collant, oui, collant. Ça… comment dire… Ça reste.
« Comme si lire consistait d’abord à essayer une certaine relation du corps à ce qui l’entoure : être dedans, être dehors, s’unir ou se séparer, s’intégrer à quelque chose ou se l’assimiler, participer à un milieu, y prendre place, moduler le geste ou le regard consistant à prendre contact avec une chose et à la capter, traverser une frontière, essayer des sorties… »
Marielle Macé, Façons de lire, manières d’être, 2011

Quand je me décidais à mettre sur pause le flux presque ininterrompu de fictions que j’ingurgitais – forme de thérapie choc pour tenir le cerveau passif -, je me devais de constater que tout avait changé. Mon rythme, mon style, mes attentes. Je marchais d’un pas d’avocate, sans doute encore plus volontaire que je ne le suis d’ordinaire, comme si on m’avait greffé des aiguilles au pied. De cette tentative de repos, je suis sortie plus anxieuse, plus pressée, et j’ai perdu un temps précieux à tenter de dissiper la brume dans laquelle me plonge toute fiction intensive. Je maîtrise mal cette frontière.
Pourquoi simuler ? Parce que le sexe est un théâtre comme un autre. Parce que tout cela semble si important pour eux. Parce que l’appétit vient en mangeant et l’excitation en s’excitant.

Parce que.

Parce que les bons élèves font comme on nous apprend dans les films et à la télévision.
(Ou comment se négocier d’innombrables déceptions.)

(…) oui, j’ai bien lu ça quelque part : 5 à 25 ml. Laissez-moi rire. (…) Pour être honnête, je m’en balance un peu des autres femmes. De toute façon ce n’est pas vraiment les autres femmes. C’est une femme-statistique. Je veux dire, je n’ai jamais rencontré une femme qui se sentait concerné par la femme-statistique. (…) Peut-être que je me tiens avec des weirdos qui me ressemblent… Mais qu’est-ce que ça change que la plupart des femmes pensent perdre plus de sang qu’elles en perdent vraiment ? (…) C’est bien là que vous vous trompez : je vous dis que j’en PERDS plus que ça. (…) Non ! Je ne suis pas particulièrement fatiguée. (…) Pourquoi ? Pourquoi ça me dérange ? Vous voulez savoir pourquoi ça me dérange ? (…) Je veux bien tenter de rester calme mais je ne saurais pas comment vous expliquez ce qu’il y a de dérangeant à se sentir comme un robinet de sang. (…) Oui, je vais sans doute continuer à me plaindre une fois ménopausée… Oui, monsieur. Sans doute.
«J’offre un corps sans pensée à l’œil qui me contemple,
Tel sans divinité reste quelque vieux temple,
Telle, après le banquet, la coupe est sans liqueur.»
Louise Colet, 1834

Enterrement
Pertes
Esprit
Règles 2
Nerf 1
Désir 2
Désir 3

« Moi, le Yasser Arafat que j’ai rencontré, cet homme simple en fin de vie, je l’enterrerais dans un coin de mon jardin. Il serait bien, là. On lui foutrait la paix. Et il ferait pousser les fleurs. »
Anaïs Barbeau-Lavalette, Embrasser Yasser Arafat, 2011

Neutralité d’hôtel. Laisser un peu de soi sur le blanc de partout. Les draps. Le tapis de bain. Les serviettes. Goutter du sang bourgogne. S’épuiser de se perdre ainsi en traces inutiles. Ravaler tous les discours jovialistes sur la beauté d’être femme.
La culpabilité s’amoncelle au fil de la conversation, comme le tartre. On dit spiritualité et puis on s’empresse de soustraire religion. On acquiesce et je hausse les épaules de doute. Comment dire : je ne crois pas à ça, l’esprit. Et pourtant je ne me sens pas vide. Je veux dire : je me sens vide, mais pas plus mal que ceux qui sont pleins. Sont-ils pleins seulement ? Je veux surtout dire : je ne crois pas à ça, l’esprit, et pourtant je n’ai pas l’impression d’être celle par qui arrive l’absence de sens.

« Plusieurs fois, en marchant dans les rues, “je suis une grande personne” (ma mère, autrefois, “tu es une grande fille” à cause des règles). » Annie Ernaux, La place, 1983
[…] oh oui, c’est sûr que je suis soulagée de savoir que je n’ai probablement pas ce qu’on croyait que j’avais, même si je le suis moins de ne toujours pas savoir ce que je peux avoir. […] Dubitative ? Oui, sans doute. C’est juste que… Comment dire. C’est un peu étonnant, comme diagnostic, un « angry nerve ». […] Non, pas étonnant dans ce sens-là. En fait, ça me semble tout à fait logique. Je le dis depuis le début que c’est comme un nerf qui fait mal. C’est plus… […] Comment dire. C’est poétique, non ? […] Si j’avais osé nommer quelque chose comme ça – angry nerve – vous m’auriez traitée de… […]
Dans Closer, quand Jude Law dit à Julia Roberts «Approchez!».
C’est un ordre grammatical, mais pas tout à fait dans sa voix. Ni une supplique. Quelque chose comme une évidence.
L’évidence du désir.
Ça ne m’arrive jamais.

(Sauf parfois quand j’étais si saoule que j’aurais désiré n’importe qui ou à peu près (désolée pour ceux qui étaient là). Sauf parfois quand j’étais si saoule que la raison ne suffisait plus pour faire taire tout ça.)

Ça ne m’arrive jamais.
Personne ne m’a jamais dit «Approchez!».
C’est vrai que je ne suis pas Julia Roberts.
Mais tu n’es pas tout à fait Jude Law.

Ça naît comme une bulle. On ne s’était pas dit au premier regard: « Oh? » On ne s’imaginait même pas qu’il y avait une porte dans cette eau-là. Au coeur d’un autre mode du vivre, tout à coup enfle au plexus une sphère de savon. Un mélange d’air et de lumière. Ses parois frottent un peu l’intérieur. Et s’il arrive qu’on résiste à l’évidence – par rigidité on préfère le confort des désirs annoncés à coup de « c’est mon genre » et « t’as vu là-bas » -, il faut bien se rendre. Les parois du savon chatouillent, la mécanique répond en ronronnant.