Eau

Larmes 1
Mou
Front
Imperfections
Cheveux 1
Cheveux 2
Larmes 2
Rafraîchissement
Crâne 1
Nuque 1
Enfance
Soulagement
Maux de ventre
Évanouissement
Honte
Résolutions
Portrait

Catharsis. Identification. Pourquoi devoir toujours expliquer d’où viennent les larmes ? Je savais tout du dernier Star Wars avant d’aller le voir. J’étais inondée avant même que le scène clé arrive. J’anticipais. Je savais bien que… Oh, non, je ne confonds pas. Avec la « vraie » vie, je veux dire. Mais l’émotion monte.

Bowie meurt. Angélil meurt. Des larmes se font entendre. D’autres critiquent. Il serait vain de s’identifier semble-t-il. Vain et stupide, peut-être. Comment savoir ce que l’histoire des gens riches et célèbres charrie pour les uns et pour les autres ? Bien plus, en tout cas, que richesses et célébrités… Pourquoi toujours cette impression que des larmes versées ici empêcherait de verser des larmes ailleurs ?

Une fois j’ai dû sortir du cinéma. C’était dans Sam je suis Sam, film lacrymal s’il en est un. Oh, j’avais bien pleuré, ici et là. Mais arrive le moment où Michelle Pfeiffer pète un plomb. Elle gueule. Je ne sais plus trop quoi, une litanie sur le thème « Vous pensez que c’est facile ma vie… ». Je pleurais tellement fort que je suis sortie de la salle. Je pleurais à haute voix.

Bien sûr, je sais pourquoi. Je n’ai pas envie de m’en excuser. Ni même de m’en expliquer.

– quand s’habiller comment pourquoi et où – pourquoi comment quel endroit tolère le linge mou – quoi faire pour cesser de se maquiller comment au moindre prétexte – pharmacie psy épicerie tutti quanti – pourquoi autant toujours vouloir paraître neuve – comment savoir si et pourquoi le mou serait confiance ou non – comment hein –
Automne, cheveux humides. Une mèche gèle sur mon front. Ça touche comme l’enfance, le goût de laine humide et la morve au nez. Ça touche comme l’inconfort léger. J’ai cinq ans. J’aime le froid. J’ai le cœur brisé. Je ne comprends rien au jeu des gens.
Il faut d’abord, dans un certain spectre de beiges, couvrir les imperfections. Poils récalcitrants, rougeurs persistantes, cernes profonds comme la lune. Il faut d’abord, prendre la peau et cacher son parchemin.
Je tire, ça sort d’abondance. Mes anciens cheveux longs, épais, touffus qui font des nœuds, pris dans ma gorge. Ça râpe le palais, la luette, jusqu’au larynx. Je tire encore sans venir à bout de ce réservoir. Je me réveille étouffée de cheveux morts.
Je porte dans mes mains une immense chevelure blanche et dorée, l’équivalent d’une peau d’animal. Les mains pleines d’abondance, je discute avec ma tante. Je sais très bien que je porte les cheveux de ma grand-mère, en offrant aux uns et aux autres en souvenir. Un trophée à partager.
L’hiver, ce sont d’épais foulards.
L’été, des verres fumés.
Par expérience, je sais, qu’il suffit de cacher la moitié du visage pour que personne ne remarque que vous pleurez.

C’est par le sommet du crâne que l’eau froide fait son œuvre. Le poids de la chute, l’oubli de la canicule.
Sa danse dessinait son crâne, comme s’il nous soulignait les hémisphères où toute cette abstraction prend corps. Le geste, extrêmement précis, soulageait à distance. Il dansait avec ses tempes.

La scène – aussi parce que reprise, parodiée, moquée – a pourtant quelque chose de mythique. Peut-être qu’avoir 12 ans à l’automne 1991 oblige à garder un souvenir tout autre de l’accouplement des chevaux. L’émoi vécu au quotidien de ce corps qui bouge trop vite. Le désir qui s’installe sans qu’on ne sache trop qu’en faire. Quelques minutes de télévision et la métaphore d’une jouissance anticipée, tension trop souvent confondue avec le bonheur. La nuque d’Émilie Bordeleau.
« Je ne sais pas pourquoi, je me sentais alors comme si j’avais le corps d’une jeune fille. Comme celui de cette enfant qui se promenait avec sa mère. »
J. R. Léveillé, Le soleil du lac qui se couche, 2009

La nuit avait été pénible, entrecoupée de deux douches glacées. Au matin, la sueur encore. Le ciel gris, des petites percées de pluie, mais cette humidité…

Et en quelques minutes, le vent a tourné. Le vent, c’est le cas de le dire. Comme un courant diagonal entre le salon et la chambre d’ami, je me suis posée au centre du corridor et j’ai attendu. Un frisson.

Relisant mon journal de 1994, je trouve surtout une jeune fille poussée vers l’attente, poussée vers ce qui n’aura pas lieu, dans le confort de l’inconfort. Je retrouve le stress constant qui me durcissait le ventre, le stress du « c’est aujourd’hui que je lui avoue tout », le stress du « que voulait-il dire lorsqu’il a dit fuck you », le stress d’avoir la conviction de savoir ce que sera la vie tout en ayant la certitude qu’on n’a rien compris.

En tournant les pages de cette étrange histoire qui est pourtant la mienne, je retrouve le mal de ventre, mais cette fois, il est le fruit de la honte. J’aimerais avoir de l’empathie pour celle que j’ai été, mais j’ai surtout envie de la brasser et de lui exiger de vieillir. Peut-on s’aimer aujourd’hui sans apprendre à aimer ce qu’on a été ?

J’ai rêvé de m’évanouir. Comme j’ai pu rêver que l’émotion me rende inerte. J’ai rêvé en enfant bête, comme tant d’autres ; une enfant qui a cru sans y croire vraiment à un romantisme de pacotille à coup de dentelles et de santé fragile.

Je ne me suis jamais évanouie. Je ne me suis jamais rien cassé. Je n’ai jamais vraiment perdu la tête et même mes pires hystéries étaient étrangement contrôlées. J’ai une santé de fer et les idées droites. J’ai bien peur d’être un roc un peu beige et de n’être devenue l’héroïne tragique de rien du tout.

Réaliser récemment : je ne me demande plus jamais si les autres regardent mon corps au moment de me dévêtir au vestiaire. 37 ans.

S’émanciper miette par miette.

Elles sont évidentes. Avancer vers la vie saine. Cesser les excès.

Mais je ne sais pas. Je ne sais pas par où prendre ça. Par où me résoudre à l’équilibre.

«Elle était un personnage de film muet. Elle était née un 12 octobre et elle avait les cheveux sombres. Elle parlait en dormant. Elle aimait le tapioca, la cuisine indienne et la compagnie de gros chandails de laine. Elle avait des cils recourbés, sa bouche était un chef-d’œuvre.»
Charles Quimper, Marée montante, 2017

Insomnie
Féminité
Gravité
Bronzage
Flatulences
Disparaître
Énergie
Air
Perte
Dos 1
Virginité
Nager
Sciatique 1
Reins
Présence
Glissement
Creux

Je rejoignais ma mère dans son lit qui n’était pas si grand. Et moi oui.

C’était loin. Loin du sommeil. Loin avant de m’endormir. Il me fallait rester immobile dans ce lit devenu petit.

Je peux faire des hypothèses, mais je ne sais plus exactement ce qui me menait vers sa chaleur. Je ne sais plus, outre que c’était ma mère – ce qui est déjà une raison suffisante dans la tête de la plupart des enfants. Je ne me rappelle plus très bien. Mon seul souvenir est physique : tous mes muscles contractés dans le plus petit être que je puisse devenir, pour ne pas déranger. Être là, mais pas trop.

J’ai longtemps cru que la féminité était affaire de minceur.
J’ai ensuite su que c’était faux.
Juste avant de comprendre que c’était une catégorie que je préférais ne pas utiliser.
Je n’en ai pas profité bien longtemps.

Légèreté. Image d’un papillon piné dans un cadre.

Ou Juliette Binoche, dans une mise en scène de Akram Khan, collée au mur, comme un insecte sur du papier tue-mouche. Image inconfortable : elle tient là, mais on sent la force d’attraction qui tire vers le bas.

(Enfant, j’aimais beaucoup ce manège à la ronde où on collait contre le mur pendant que le plancher croulait sous nos pieds. Je pense qu’ils l’ont fermé parce que beaucoup trop de gens étaient malades. Je n’ai jamais assisté à ça. Je veux dire : je n’ai jamais vu comment réagi le vomi dans cet espace-là.)

Légèreté. Je m’imagine pinée comme un papillon sur un tableau de liège. La seconde suivante l’attraction fait son œuvre. Glissant contre le mur, une aiguille me déchire le corps en plein centre.

Je m’imagine papillon ; quelques secondes c’est une image de crucifixion.

Je préfère encore ne pas me sentir trop concernée par la légèreté.

Elle a, au milieu du dos, la trace ronde parfaite de la lunette dorsale de son maillot. On ne peut pas la manquer quand, au bout de la journée, c’est en petite culotte qu’elle gambade dans la cour à la poursuite d’une libellule ou d’une bâton à guimauve. Sa peau saine et tendre, caramélisée par l’été.
Il reste un mystère général et absolu en ce qui concerne notre rapport au corps : le nombre de phénomènes naturels et bénins qui sont pourtant de si grands tabous. Le tabou est-il le mystère ? Ou si le mystère persistant crée le tabou ?
Je ne pense plus à mourir, mais il m’arrive de vouloir disparaître. D’une certaine façon, c’est un retour à l’enfance. Quand je me trouvais coupable de quoi que ce soit, ça me frappait comme un éclair. J’aurais voulu m’évanouir dans l’air. J’y pense encore parfois : dans un pouf magique, laisser là quelques amas de linge. Ou plus simplement : conduire jusqu’au bout de la route.
À une époque, je m’étais mis en tête que je ne rencontrerais pas l’amour tant que tous ceux que j’aime ne l’auraient pas trouvé. Vieille technique un peu compulsive : rituel impossible, assurance de ne plus se donner le droit à l’espoir.

À une autre époque, ou peut-être était-ce la même, j’orientais toutes mes séances de yoga en pensant à quelqu’un qui traversait un moment difficile. Il m’était toujours plus facile de respirer convenablement en orientant mon souffle vers l’autre. Vers l’autre plutôt que vers moi.

Ils ont cet air. Le visage un peu clos, le regard terne qui durcit sur les coins. Ils ont cet air de fausse indifférence. C’est l’âge, dit-on. L’âge qui leur donne cette tristesse ostentatoire, une tristesse qui a échangé quelques coups avec la colère. Cet air qui interdit pourtant à quiconque de poser des questions.

J’ai eu 37 ans récemment. Quelques intimes célébrations. Et cet air-là tout du long.

L’angoisse au ventre, réfléchir à devenir une mère qui n’aura pas trop peur de perdre son enfant.

Lombaire droite. Choc électrique. Treize heures d’avion plus tard et trop de mauvais matelas. La chiropraticienne parle de mon dos comme si elle le connaissait, comme si ce croche inhabituel la surprenait. Je ne me tannerai jamais de la fidélité en matière de soin. Comme un profond besoin que quelqu’un comprenne nomme mon corps comme s’il existait. Comme s’il existait encore.

Plus le temps passe, plus l’idée de retrouver un autre corps nu dans ma bulle, dans ce qu’on pourrait appeler l’intimité, m’apparaît comme une étrangeté. C’est une forme de régression, comme si le dégoût intrigué de l’enfant avait repris ses droits en moi. Regardez des gens qui s’embrassent sur l’écran, sans envie particulière. Se dire que tout ça est si étrange, simplement étrange. Et un peu dérangeant.
Je n’ai jamais très bien nagé, mais je flotte correctement. Cette eau-là ne ressemble à aucune autre. J’y entre comme on se cache sous une couverture tricotée par l’arrière-grand-mère les jours de grands froids. J’y entre comme chez moi. Ça goûte, ça sent, ça touche comme avant.
Elle appelle ça la posture de Superman. C’est très important pour moi. Si elle le dit. Une histoire de supers pouvoirs.

Chaque fois, je sue comme un cochon. Supertruie.

Le jet est si puissant qu’il propulse les corps vierges vers le centre du bassin. J’ai mes habitudes, mes aises. Nous nous tutoyons depuis si longtemps. Je lui donne le creux de la hanche, un peu de fesse, la courbe des reins. Toute en tension dans la rencontre, lorsqu’il le faut le poing crisper à la frontière du bain. Trouver une petite douleur pour récolter un grand bien.
Vingt-quatre heures contre le fantôme de mon désir. Le bois, le lit, la nuit. Marcher dans des traces de bas, des mouvements de bras. Marcher dans une voix.

Au départ, un faucon tendu sur la vallée ; comme la tension d’un aimant. Lié à elle, à juste distance rarement franchissable.

Une autre métaphore.

Le train datait des années 1930. On avait beaucoup plus d’espace que dans les trains récents. Ils n’étaient pas radins dans ces temps-là.

Par contre, pas moyen de vraiment dormir. Était-ce l’angle du siège ou tout cet espace libre, au moindre relâchement mon corps glissait le long du fini velours. Les reins cassés, j’ai oublié la sieste façon 1930. Il ne faisait peut-être pas la sieste dans le train, dans ces temps-là.

Reins. Nuques. Poplité. Fossettes. Philtrum. Paumes.

Beautés concaves.

Craque
Pilosité
Sciatique 2
Empathie
Poplité
Peau 2
Sourire 2
Apparence
Étouffement
Migraine 1
Suffocation
Dos 2
Écho
Avortement 1
Allaitement
Arrières

Des fesses nues. Ce n’est pas si beau finalement. Sauf celles qui sont au scénario. Et celles là ne comptent pas.

Ou plutôt. Des fesses nues au scénario, c’est très beau. Mais le reste du temps, pas tant que ça finalement.

Sous la douche, j’essaie de me contourner convenablement pour rejoindre les zones de poils récalcitrants. Une soudaine pulsion : estimer le temps d’une vie passé à gérer sa pilosité. Croiser ce chiffre avec la notion de liberté.
Trente-sept ans dans quelques trente-sept jours. Encore trop tôt pour se plaindre impunément du poids des ans. Pourtant.
Toute description du corps souffrant me fait souffrir. Lisant Le corps lesbien de Monique Wittig, je me tordais de douleur devant l’évocation fantaisiste des organes humains. Écoutant Catherine Robbe-Grillet sur France Culture évoquer quelques cérémonies sado-masochistes, je pressais le pas comme si à marcher plus vite j’éloignerais la douleur évoquée dans mes écouteurs. Et c’est vraiment au bout de quelques minutes de torture de Theon Greyjoy que j’ai abandonné Game of Thrones comme si ma propre intégrité physique en dépendait. N’importe qui me racontant un accident ou une opération me produit le même effet, même quand il s’agit d’organes que je n’ai pas.

On pourrait en conclure que je suis une gamine un peu chochotte. Mais il s’agit surtout d’une absence de bouclier, une étrange et dévorante empathie. Un si grand besoin de douceur.

Le tendre devient dur et le souple pulse ; comme une vie autonome qui psalmodie.

«Tout simplement

je suis dérangé
par les arrangements
de fleurs funéraires
qui se forment dans
les nuages
et

le gris qui colle
à la peau»
Patrice Desbiens, Le quotidien du poète, 2016

Un rictus. Une oscillation entre l’amour et l’humour. Un petit muscle coincé, reconnaissable entre tous. Une ultime preuve que tout est possible, mais que tout peut être détruit. Une arme, un pas qui danse en annonçant qu’il trébuche pourtant. Une moquerie comme un bouclier troué.
À la question « Êtes-vous libre ? », j’ai griffonné le mot aliénation (souligné dans le texte). Et dessous, en pattes de mouche, comme si je craignais de confirmer une malédiction, les mots corps, apparence, tenir mon rang.

Mon rang ?

En l’écrivant, je voulais dire : porter les bons vêtements.

Réveillée dans l’inconfort d’une aube sèche. Chercher son air, le dos noué comme une souche. Chercher une balle à glisser sous la blessure, creuser le nœud. Dans un demi-sommeil, se raisonner. Tout cela est bénin, tout cela n’est rien. Se rendormir, couchée sur le caoutchouc d’un massage maison en sachant bien qu’on ne mourra pas maintenant. Mais douter pourtant. Douter de l’idée que mourir dans son sommeil puisse avoir quoi que ce soit de paisible.
En bref, on ne s’en sort pas trop mal. Cet événement m’inquiétait plus qu’il ne fallait. Suis-je mal assise ? Peut-être. Ma contorsion n’est pas naturelle. Pourquoi n’ai-je pas tourné davantage ma chaise ? Qu’est-ce qu’elle raconte déjà ? J’ai perdu le fil. Me concentrer, je dois me concentrer. On me paie pour ça. C’est vrai, ici on ne me paie pas… Mais ça ne change rien. Payée ou non, le geste est le même. Être concentrée, vive et présente à l’autre, pour l’autre. Mettre en valeur. Sauf que cette lourdeur soudain… Je n’ai pas bu assez d’eau peut-être ? Ou c’est que je décompresse. Un peu trop vite… Trop vite… Me reste trente minutes à tenir. Est-ce que j’ai des Advil ? J’ai posé une autre question : tout roule, personne ne voit rien, je souris pendant que ma bouche s’épaissit. C’est clair, je n’ai pas assez bu. Mais il est trop tard. Quand ça monte ainsi de l’omoplate à l’occiput, il est trop tard. Encore trente minutes. Et après ? Après je pourrai cesser de faire semblant. D’ici là, que personne ne constate que mon âme est vitreuse.
Au bout de la chaleur, j’ai dormi d’épuisement au cœur de l’après-midi, mais d’un sommeil de surface, préoccupé. Habitée par l’univers d’un roman, j’ai cherché une sortie à l’impossible. Il n’y en avait pas. Je ne crois pas.
Selon certains praticiens de la médecine chinoise, les douleurs qui s’expriment dans le dos sont des douleurs plus anciennes, non traitées, qui ont fini par se condenser quelque part le long de la colonne.

J’aurais plutôt dit que les douleurs qui se retrouvent dans le dos sont souvent en lien avec une douleur d’ailleurs, parce que le dos est celui qui compense quand on protège d’autres zones meurtries.

Peut-être que nous disons la même chose, finalement.

Dans la salle d’attente, le petit répète. Il répète tout ce que sa mère dit.
Je me souviens d’avoir fait ça. Je me souviens d’avoir eu un frère qui a fait ça.
Je me souviens qu’il s’agit là du plus normal perroquet qui soit.

Et pourtant je m’enfonce dans mon siège et je doute soudain de pouvoir être une mère.
Une mère exaspérée, mais une mère qui résiste à l’envie de crier.

C’est Ernaux qui m’aura fait pleurer à la radio. Toujours cette même scène d’avortement, celle qu’on cite partout pourtant : le baigneur au bout de sa corde, la lourdeur étonnante, la toilette publique. Je la connais par cœur et je ne sais toujours pas ce qui me bouleverse autant : l’humiliation séculaire, la douleur isolée ou simplement cette idée que le fœtus a un poids que je ne connaîtrai pas.

Les deuils se succèdent et se digèrent lentement. La part d’une vie qui fermente jusqu’à s’effondrer.
Je longe les murs, m’assure de voir entrées et sorties. Partout où je m’arrête, je protège mes arrières. Et quand quelqu’un me demande de visualiser la densité derrière moi, je perds l’équilibre. Une autre forme de peur du vide.

Spécialiste
Jouissance 1
Nerf 2
Fesses
Jouissance 2
Ischio-jambier
Danse
Avortement 2
Chevilles 2
Plaie
Talon
Malléole 1
Malléole 2
Pied
Pointes
Trou
Froid

«Écris, rêve, jouis, sois rêvé, jouie, écrite.»
Hélène Cixous, La venue à l’écriture, 1976

Mon rendez-vous a duré trois fois plus longtemps que les années précédentes. Il y avait une dame qui observait. Je n’ai pas compris ce qu’elle faisait là, mais j’ai rapidement compris que sa présence changeait tout. La médecin s’est d’abord callée dans son fauteuil et m’a demandé des nouvelles de moi : « Je voulais savoir comment va l’écriture ? » Mon aura tombait de ma chaise pendant que moi je continuais à agir comme si de rien n’était. C’est ma grande spécialité : la contenance.

Ô, bien sûr, j’ai pensé me lever et faire un esclandre. Dire à la dame qui observait je ne sais pas quoi que tout ça, c’est de la frime. Du frimas. Des décalques de neige artificielle qui cachent un Noël gris. Qui cachent des rendez-vous annuels qui ronronnent sans jamais trouver d’écho à mes questions médicales (alors mon écriture, vous pensez bien ?). J’aurais pu dire qu’un rendez-vous dure généralement 3 minutes et que j’ai rarement le temps de placer un mot.

Dix minutes plus tard, j’en suis sortie avec un médicament en moins. La médecin a conclu que ça ne m’aidait pas particulièrement. Six ans plus tard + une dame qui observe.

Non, je n’ai pas fait d’esclandre, mais je regrette de ne pas avoir demandé si la dame qui faisait je ne sais pas trop quoi là pouvait revenir chaque année.

Je suis une fille nerveuse. Sans métaphore. La fragilité du nerf matière.
Je ne connais pas les nerfs par leur nom, sauf deux. Le sciatique et le honteux.
J’apprendrai. Je suppose. À force de vouloir nommer ce qui blesse.
Une injure inversée.

C’était un rêve d’enfant. Une vraie glissade avec des bancs de neige comme parapets et une vitesse de glisse épatante. C’était le retour d’un rêve d’enfant. Les fesses au fond d’une trip, les pieds en l’air, les arbres qui tournent. Rappel : crier de joie n’est pas toujours un choix. Constat : même les cœurs secs disent « encore ». Parfois.

« L’écriture est une jouissance sèche, ascétique, nullement effusive. »
Roland Barthes par Roland Barthes, 1975

C’est celui qui parle le plus fort et pourtant je n’arrive jamais à me rappeler comment il épelle son nom. Et dire que l’ischion a encore à voir avec le bassin. On finirait par le croire : que toutes les douleurs d’une vie se réchauffent à la même place. Par le croire. Que ça ne doit pas être un hasard.

«Ses copines dansent comme on secoue une guenille au-dessus d’un évier tandis que les garçons se poussent entre eux.»
Jolène Ruest, Monogamies ou comment une chanteuse country a fucké ma vie sexuelle, 2016

« J’ai ressenti une violente envie de chier. J’ai couru aux toilettes, de l’autre côté du couloir, et je me suis accroupie devant la cuvette, face à la porte. Je voyais le carrelage entre mes cuisses. Je poussais de toutes mes forces. Cela a jailli comme une grenade, dans un éclaboussement d’eau qui s’est répandue jusqu’à la porte. J’ai vu un petit baigneur pendre de mon sexe au bout d’un cordon rougeâtre. Je n’avais pas imaginé avoir cela en moi. Il fallait que je marche avec jusqu’à ma chambre. Je l’ai pris dans une main – c’était d’une étrange lourdeur – et je me suis avancée dans le couloir en le serrant entre mes cuisses. J’étais une bête. »
Annie Ernaux, L’événement, 2000

Chaussures légères. Toiles et ballerines.
Chevilles fragiles. Changement de saison.

Elle portait une robe à la fois rétro et sauvage, un modèle évoquant les années 50 mais arborant de très réalistes ours bruns sortis directement d’une tapisserie forestière. Aux pieds, de jolies ballerines noires. Mais ce qui m’a vraiment émue, c’est le diachylon sur son talon droit. Un peu d’Achille.

C’est le temps qui impose ça. C’est traître : noir sous blanc. Quand le talon décolle, ça coince derrière le genou et tu sens ta hanche qui tord un peu même si c’était une fausse alerte. Même si t’as encore les os forts des années fortes.

Le talon décolle, le genou coince, la hanche se tord et puis tu te dis qu’on n’apprend pas. Tu penses à tes crampons, sagement rangés à leur place dans la penderie. Sauf que leur place aujourd’hui, ce serait dehors avec toi. Tu ne peux même pas jurer que tu ne savais pas. Bien sûr que tu savais. Mais y’a un fond de toute puissance en toi, une pensée magique qui s’imagine avril tous les mois de l’année. C’est ça aussi, être Québécois.

Le talon décolle, le genou coince, la hanche se tord. Les bons jours, tu arrives à rester debout. Avec une douleur qui élance un peu partout.

Pourquoi la peau près des os (oui, j’avais écrit « eaux ») est-elle plus sèche que d’autres ? Coudes et malléoles. À haute voix. Coudsémalléoles.

Comment tant de fragilité là même où tout le corps repose ? Où il s’équerre pour mieux vivre.

«Je dépose mon pied au sol dans une mare d’eau grise. Les semelles des bottes sont pleines de cavités, de creux, de surprises. Des chemins d’énigmes de quatrième de couverture de boîte de céréales. La pluie incessante s’est emmagasinée dans les semelles. C’est comme si mes bottes n’en finissaient plus de suinter, de se déshydrater. On pourrait parler du chagrin des bottes, aussi. Ce serait envisageable, oui. Mais je n’en suis pas à prêter des émotions à ce qui chausse mes pieds. Quand même pas.»
Simon Boulerice, L’enfant mascara, 2016

Réflexe
Effort
Sous la table, je joue à la ballerine pendant que le flot
Le flot de mes paroles perle
Corps actif pourtant dans l’angle mort
De ma chorégraphie de l’esprit

Mes orteils s’écrasent

Après avoir palpé, l’agente de sécurité demande à voir tes pieds. Je l’ai prévenue du trou dans ma chaussette, m’excusant presque. Comme si au milieu d’un contrôle de sécurité, elle pourrait s’arrêter à me trouver malpropre ou désorganisée.


Des pieds froids trouvent
Réconfort et chaussettes
Tricot gris bonbon

Utérus
Plante
Désir 1
Chevilles 3
Myopie
Épaules 1
Confiance

Vos enfants naissent. Vos enfants grandissent. Ceux que j’ai connus enfants ont des enfants. Ceux que j’ai connus enfants ne se rappellent pas de moi. Souvent.

Étrange parce que moi je n’oublie pas.

J’ai quatre ans dans une garderie dont je ne veux pas. J’ai six ans dans un autobus scolaire. J’ai six ans et des espoirs grands, juste assez grands pour remplir la déception qui suivra. J’apprends le rejet.

J’enregistre tout ce que je ne peux pas vivre. Je ne sais pas que c’est un tatouage. Quelque chose comme une marque. J’ai dix ans, je sens les trous qui se font en moi. Je jure que ce ne sera jamais mon tour. J’ai quatorze, seize, dix-huit, vingt-deux, vingt-cinq. Je regrette d’avoir juré.

J’ai été à moi toute seule la sorcière et la fée. La mère bien sûr. La putain aussi. Les deux parfois, dans la même main. J’essaie et je me défais. Des mailles.

Je fais des noeuds, là où le tissu moisit. Je fais des noeuds et je perds du lousse. Je ne rebondis plus. J’ai le ventre effrité d’espoirs morts.

Je suis une tête bien faite sur un tronc sec. J’ai trente-six ans. Je n’ai rien appris ou presque.

Il ne m’arrivait jamais rien parce que j’avais peur de tout, alors j’ignore comment cela a pu se produire. Un vieux clou qui dépassait d’un bloc de bois, qui dépassait maintenant dans mon pied.

Après avoir constaté que je n’étais pas morte sur le coup (la plante du pied n’est pas le cœur), j’ai enlevé l’intrus et j’étais assez calme finalement quand je suis allée annoncer la nouvelle à maman. Je ne me souviens même pas d’avoir pleuré.

Maman était moins calme quand elle a désinfecté. Elle a eu si peur, je crois, qu’il lui fallait vraiment insister sur les dangers potentiels de tout cela… tétanos… couper le pied… le dire si ça fait mal.

Je me suis endormie, surprise le lendemain de me réveiller en entier. J’ai passé la journée d’école à me masser la plante jusqu’à ce que l’enseignante pète un plomb et m’ordonne de remettre mon pied dans la chaussure. Elle me jurait ses grands Dieux que je ne mourrais pas aujourd’hui.

Non madame, mais je vais peut-être perdre mon pied. (Je n’ai pas dit ça. Je ne disais pas ce genre de chose et c’était l’époque où on ne vouvoyait pas les enseignantes.) Mais j’ai remis mon pied dans mon soulier. En partie soulagée, en partie déçue peut-être. Frôler le tragique de si près et le rater sans élégance…

Dire que sur le coup je n’avais même pas pleuré.

Le mot est à peine posé que déjà je ne suis plus dans mon corps, mais dans quelques métaphores kitsch. Je cherche à dire ce qui devrait se dire sans honte et sans théâtralité. J’échoue. Je voudrais dire l’absence de. La présence ensuite. L’allumage instinctif. Je voudrais dire : je me tourne dans mon lit et soudain la fraîcheur de l’oreiller de droite n’est plus une bonne nouvelle. Et puis ce mot n’est pas le bon. Il aurait fallu dire Sexe. Ou Pulsion. Ou Stimulation. Quelque chose qui nommerait plus clairement l’absence de relation.

C’est toujours autour des chevilles que l’été accumule le plus de saletés.

J’entre dans le froid et dans le soleil vif. Plaisir. L’hiver saisit, picotte, redresse les poils de nez. C’est un combat comme je les aime, un coup de Jarnac au système nerveux. C’est tellement intense que ma vue est brouillée, comme si je n’arrivais pas à relever complètement les paupières. Ça prend chaque fois quelques secondes, disons le temps de se rendre au coin du pâté de maison, pour réaliser que le froid n’a rien à voir avec ce flou-à. Il n’y a que les matins d’hiver pour que j’oublie de mettre mes lunettes.
Cette douleur permet de conclure que ma vie consiste à nager contre le courant. Ou à foncer dans un mur à répétition. Ou. Le poids de l’air sur mon chemin ?
Ce sont les meilleurs moments de la thérapie, quand l’image te prend comme une fulgurance, quand le fil d’Ariane de la séance devient l’éclair fertile, celui qui sème pour l’avenir.

J’ai vu le noyau familial et ses névroses complémentaires. J’ai vu l’abus de confiance et j’ai vu son désert. Et ma colonne tordue entre le concave et le convexe de vos médailles.

Sexualité
Folie
Surdité
Vulve
Pénis
Bas-ventre
Sangs 3

Je n’ai pas souvenir d’avoir un jour ignoré ce qu’était l’infidélité. Je n’ai pas souvenir d’avoir pu imaginer que le couple soit un possible sans les fluctuations des désirs extérieurs.

Le cinéma. La vie. Les mots.

Je n’ai pas souvenir d’avoir cru qu’on pouvait vraiment (m’)aimer.

Ma seule grande peur, c’est de devenir folle. Moi non plus, je ne sais pas ce que ça veut vraiment dire. Ne plus entendre que mes voix intérieures ?

Et pourquoi croire en sourdine qu’il y a là un horizon possible ? Peut-être parce que de tout temps il y a eu des moments où je vous oubliais dans la marge de mes fictions internes.

J’étais grande déjà, mais je le suis devenue si jeune. Je revois mes seins naissants qui perçaient l’eau. J’étais couchée, la tête immergée. Je ne faisais rien qu’écouter l’acouphène sous-marin. Je méditais, je suppose.

Elle a appelé mon nom. Une fois, deux fois, trois fois. J’entendais bien, mais je préférais l’ignorer. Je voulais que l’apesanteur persiste.

Elle est entrée en furie dans la salle de bain, m’a passé un savon.

Le jour où j’ai appris qu’on pouvait se noyer dans une baignoire.

La santé féminine implique parfois une telle surconscience de son propre appareil génital qu’il finit par sembler improbable qu’il y ait au même endroit quelque chose comme une source de désir. Je n’ai jamais cru en la frigidité féminine, mais je croirais volontier en une certaine fatigue de soi.

binarite

Elle a expliqué la pensée binaire en dessinant au tableau pénis et vagin dans toute leur complémentarité. Je n’étais pas d’accord. Je veux dire que tout est une question de perspectives. Je voyais le vagin dans son pénis, le pénis dans son vagin.

CQFD.

C’est une histoire qui commence contre un arbre. Il serait difficile, même avec forces détails, de justifier le pourquoi du comment j’en suis venue à me coller le ventre sur un arbre. C’était un arbre bien particulier. Un arbre qui arborait un nœud. Un nœud qui ressemblait tant à un sexe de femme qu’il y avait quelque chose d’impudique à s’y frotter. Je sais, les détails n’améliorent pas l’histoire.

Mais tout cela a eu lieu. Je le jure. J’ai collé mon ventre dans un élan mystique, parce que j’avais si mal. J’ai cru qu’un peu d’écorce pouvait peut-être m’attendrir un peu.

Et puis plus tard.

Quand on s’est collé l’un sur l’autre dans un sursaut de tendresse, j’ai pensé à cet arbre. J’ai senti mon ventre, j’ai pensé à cet arbre. J’ai senti mon ventre et j’ai pensé que je n’avais pas senti mon ventre contre le ventre de qui que ce soit depuis.

Mon ventre était plus gros qu’avant peut-être ? Ou c’est que nous avions mal mesuré l’aimant de cette tendresse ? J’ai senti mon ventre et je n’ai pas pensé au sien.

Je n’ai pas eu le temps.

J’ai senti mon ventre. J’ai pensé à cet arbre. J’ai eu peur que mon ventre existe entre nous. J’ai eu peur de tout ce que cela pourrait dire de moi. De lui. De nos douleurs respectives.

De nos envies.

Je n’ai rien dit, par peur de tuer mon ventre qui n’a pas besoin de ça. Pas une autre fois.

(…) foncé, très foncé. Brun même. Oui. (…) Oui, oui, des caillots bien sûr. Mais pas comme d’habitude. Non. (…) Oui, oui, des douleurs, mais pas plus que d’habitude. C’est comme si tout était normal mais en trop foncé. (…) Non, je ne sais pas pourquoi je dis trop, comment savoir en effet ? (…) D’onces ? Je ne sais pas, comment je pourrais savoir ? Pas comme d’habitude en tout cas. (…) Non je ne sais pas si d’habitude c’était normal. C’est combien d’onces, la normale ? (…) Ok, mais je ne sais pas plus comment… (…)

Sangs 4
Règles 3
Chicane
Abdominaux
Faim
Mémoire 1
Douleur

(…) tout petit, mais n’importe quand. Oups, du sang. Parfois j’ai l’impression que ça me sort de partout. (…) Oui, oui, tout petit. (…) Spotted ? Peut-être oui… c’est comme… vulgaire, on dirait. (…) Non, non, je ne juge pas mon corps. Pensez-vous ! Je le renverrais au magasin quand il fuit comme ça, mais je ne le juge pas. (…) Oui, oui, c’est de l’humour. Excusez-moi. Je ne me sens pas tout à fait normale et ça me rend un peu cynique. (…) Non, non, je ne suis pas déprimée parce que je perds un peu de sang, juste tannée de ne pas être comme tout le monde. (…) Définir des règles normales ! Bien, je suppose que… (…) J’avoue que je n’en sais rien docteur.

Vingt-six ans. Soixante-douze pour cent de ma vie. Plus de trois cent fois la même douleur.

C’est dur à expliquer. Un truc qui tire. On dirait que ça se passe au plus profond de toi. Un lieu auquel tu ne penses jamais d’habitude. On dirait que ça réveille tes angles morts du bas. Comme si on déchirait une membrane en papier de soie tout en poussant un peu ton bassin. Je dis ça, je ne dis rien. Je n’en sais rien de comment les autres se sentent. Je sais par contre qu’entre nous, on peut répondre au traditionnel « Comment ça va ? », « Bof, j’ai mal au ventre. » Et ce ventre-là, on n’a pas besoin de le qualifier. Ce ventre dont on parle avec un soupir un peu las, on n’a même pas besoin de le dire « bas ». Soixante-douze pour cent de ma vie, tous les mois.

Alors faut comprendre l’irritation quand un opposant qui n’a pas d’utérus se prend l’envie de te convaincre que ça n’existe pas, cette douleur-là.

Point à l’abdomen. Reconnaissable entre tous. Peur de se faire chicaner. Les gyrophares de la police. Un coup de téléphone des impôts. Visite chez le médecin. Je me retrouve à douze ans, près de la caisse du supermarché ; je n’ai aucun souvenir de ce que j’avais fait de mal. Ce point à l’abdomen. J’avais peur de me faire chicaner.
Dans l’espoir de tenir la position de la planche plus de douze secondes, j’écoute toujours la même chanson. Je caresse l’espoir fou de pouvoir un jour, un jour quand je serai grande et forte, l’écouter jusqu’au bout. Une utopie. 4 minutes 52. Un calvaire. I’ve had the time of my life. Si c’est pas de l’ironie…
La panique me prend quand la faim se pointe. Une sourde peur, surtout liée au mal de tête. Comme si c’était le pire fardeau que je pouvais porter. Je n’ai aucun souvenir d’avoir eu faim : d’où peut venir cette phobie du manque ?
Longtemps, j’ai eu une image figée de la séparation de mes parents. Un souvenir. Un écran. Eux qui se chicanent. Moi, en robe rose, à peine marchante, à peine chevelue, qui cherche à comprendre ce qui déchire cette maison. Un mythe. Je n’ai jamais eu pas-de-cheveux. Ni de robe rose en dentelle. Je ne sais pas d’où vient cette image. Si je l’ai monté à coup de préjugés d’enfant et d’illustrations pastel. Elle est en tout cas la parfaite addition de ce que doit être un bébé fille et de ce que doit être un couple en train de se séparer. C’est une image magnifique. Le condensé d’une mémoire sociale en floraison.
Pourquoi y a-t-il toujours une blessure entre moi et le monde?

Nudité 2
Beauté intérieure
Sable
Ecchymose 2
Doutes
Sternum

Depuis quelques temps, 100 % des hommes nus que j’ai croisés étaient sur une scène. Ou parfois ailleurs que sur une scène, mais en représentation. Ça ne me choque pas du tout. Ça ne m’excite pas vraiment. Mais chaque fois j’ai tout de même un petit sursaut du genre : « Ainsi, ça ressemble à ça… » À coup de distance et de temps, mon imaginaire, tout au moins, regagne sa virginité.
Si la vraie beauté est la beauté intérieure, il est sans doute normal de tant souffrir quand quelqu’un pointe tes pourritures. Que peut-il rester entre un intérieur moisi et un extérieur bouffi ? Quelle chair pour quel cannibale ?
Garder le bikini longtemps. Le remplacer par une robe d’été. Enfiler une veste au coin du feu.

Quand passé minuit, j’ai voulu me débarrasser de ce que mon décolleté avait récolté du Lac-Saint-Jean, le sable était tatoué sur la peau de mes seins comme un fossile.

J’ai quand même pris ma douche.

Propreté des draps : 1
Beauté du geste : 0

Une douleur crue, au toucher seulement. Se faire des bleus dans des endroits qui ne touchent nulle part, des endroits vierges. Se faire des bleus à force de n’être pas toucher nulle part. Mon plexus, une ecchymose.
Ma posture – celle du corps, comme celle de l’esprit – est faite de l’aller-retour entre douter de tout et douter de rien. Je ne comprends rien de ce paradoxe.
Comme une coquille. Refermée, le dos rond, prévoyant les coups. L’impact du choc, les tremblements du volant, les caresses aux claviers. Doigts, poignets, avant-bras, biceps, épaules comme boucliers. Protéger le centre de soi. Les racines du coeur.