Feu

Équilibre
Coeur
Nausées
Sanglots
Rougeur
Sommeil
Insomnie
Paume 1
Toucher

«Le corps humain dans le noir est comme une barque qui se désamarre, quitte la terre, dérive.»
Paul Chanel Malenfant, Toujours jamais,2014

« c’en est fini du fun
j’ai un métronome à la place du cœur
une montre menotte
dont le tic-tac me dicte le chemin à suivre »
Antoine Côté Legault, Corps à corps. Une blind date poétique, 2015

On dit : moindre mer. Ça me secoue pourtant comme un bateau intérieur, comme s’il me manquait un poids à l’estomac pour assurer l’équilibre. Je pense : moindre mal ?

Les mots que le médecin inconnu disait dans ce rêve apparaissent anodins, mais je m’en rappelle parfaitement. Ils m’ont réveillée dans un douloureux sanglot, comme si mon sternum refusait de s’ouvrir sous le poids de la mer. J’ai dit : allez, ouvre ! Vouloir pleurer à ce point est peut-être un signe du guérir. La lente marche du guérir. À défaut d’un animal vivant, j’ai couché un toutou en peluche au centre de mon corps rigide et j’ai espéré que demain revienne la marée.

Ma peau devient trace d’une métamorphose. Sans doute une histoire de feu. Au détour d’une journée qui s’achève, je la retrouve rouge comme fruit d’un effort, du visage au mollet. Épaisse comme le cuir qu’elle sait être, mais un peu gelée, tendue. Tannée? Picotante comme lorsque la mâchoire dégèle quelques heures après le dentiste. Les sensations médiées, comme à travers une pellicule plastique, je vois pourtant la grosse veine bleue de mes cuisses derrière la rigide toile et je sais, malgré le sentiment d’étrangeté, qu’il s’agit de mon sang.

Hypnotisme de la route. Ça te prend de partout. Une gifle. Une fenêtre ouverte à l’air froid. Une radio qui crache de la chanson pop qui se gueule. Bien que puissantes, les sirènes du sommeil ne résistent pas à la roue qui mord la bande rugueuse.

En décalage sans fuseau horaire. Les yeux grands ouverts au milieu de la nuit après avoir lutté contre le sommeil en plein jour. Dehors, silence et pluie. Quelques autos qui dérapent, peut-être, comme toutes mes tentatives de rêver. Dans un demi-sommeil, une certitude : ce n’est pas exactement comme j’espérais la vie. Réveillée en sursaut sur ce trop de lumière. Plus rien à faire. Enfiler un t-shirt et travailler. Ce n’est pas exactement comme j’espérais la nuit.

Traces d’hiver dans une paume carton. Pourquoi la peau sèche nous insupporte-t-elle ? D’où vient ce sentiment qui me réveille parfois la nuit ? Ce dérangement qui fait un bruit de sable ? Ce cauchemar d’une main qui pèle ?

Je ne m’en fais pas pour le regard des autres, même pas pour leur toucher. Simplement je me sens mal dans l’étrange rigidité du chauffage ambiant. Mais pourquoi la peau sèche nous insupporte-t-elle ?

Je choisis toujours la machine. C’est peut-être par curiosité ou par inattention. Ou en raison d’un stress de langue seconde. Cette fois-là j’ai opté pour l’examen manuel. Elle faisait le contour de mes seins avec ses mains, je suppose qu’on peut transporter certaines choses dans le pli d’un soutien-gorge. J’étais sympathique. Elle a tâté mes jambes sur la longueur. Au moment de me retourner j’ai fait une blague. Je ne sais plus laquelle. Elle a rigolé. Quand elle a tâté mes bras, je me suis dit que c’est rare qu’on me touche avec autant d’intention de me toucher. Sauf les massothérapeutes. Le toucher de l’amitié est quelque chose de souvent très léger. On se bise ou on s’étreint dans un geste souple qui part aussi vite qu’il vient. On n’insiste pas. La sympathique agente de sécurité insistait pour des raisons qui n’ont rien à voir avec l’amour ou l’envie. Le détecteur m’avait choisie.

Auriculaire
Écharde
Os
Caresse
Vibrations
Alzheimer
Examen
Coude
Noeud
Bras

L’impulsion d’une danse. Jeter au loin tout ce qui colle au doigt et revenir à soi. Comme si le rythme démarrait à la plus petite extrémité. Aire restreinte, possibles infinis.

Il y avait partout dans cette maison des bois conçus pour les échardes. Et une mère couturière.

C’était un rituel d’enfance. Tourner la forte lampe de la machine à coudre vers le lieu de l’insertion. Brûler la pointe d’une aiguille. Retirer l’intrus.

L’idée faisait plus mal que la manœuvre.

Il a la main cassée. Une cicatrice digne d’un guerrier. Une plaque de métal sous les tissus. Ça fait trois ou quatre fois que je lui demande de raconter son accident. Chaque fois je souffre au fond de mon bassin sans comprendre pourquoi une main qui craque vient gratter aussi profond dans mon tronc.

«Tes mains parcourent son corps comme
les rais de lune à travers
la jalousie.»
Éric Charlebois, Péristaltisme, 2004

La roue au volant
Volant poignet épaule
Désalignement

C’est tombé dans la conversation. Ce n’était pas une surprise, c’était pourtant trop gros pour être bien mesuré. J’ai d’abord pensé au poids de ceux qui porteront en perdant, qui porteront jusqu’à la perte finale. C’est plusieurs jours plus tard, seule dans un sommeil absent, que j’ai pensé à la femme qu’elle fut, à cette incroyable vivacité qui perdure malgré les repères qui s’effacent depuis quelques temps. Un sac perdu, un prénom égaré, la confusion comme boussole. J’ai pleuré. J’ai remercié ma vie d’avoir été là à temps pour garder à jamais en mémoire cette rencontre qui appartient déjà à un temps d’avant.

La visite chez le médecin, d’autant plus chez le nouveau médecin, est toujours stressante. C’est comme rencontré le notaire, le comptable ou même le garagiste. Tous ces gens savent des choses que nous ne savons pas. Des choses dont parfois nous ne voulons même rien savoir. Et sur lesquels il nous faudra pourtant tenir un discours. Éventuellement prendre une décision.

Mais le médecin, c’est encore différent. Il sait des choses que je ne sais pas encore… sur moi.

Qu’a-t-il fait pour hériter de tant de peaux sèches ?

On dit : véritable épaule. La masso dit : mais peux-tu ben me dire ce que tu fais pour avoir ce muscle-là tendu comme ça ? Je lis : mémoire d’occultisme. Je dis : psycho-pop-pop-the-jam. Je dis : voiture. Je dis : clavier. Je dis : tout de même. Épaule-poignet-coude. Nerf. Je lis : conflit avec la chasteté. Je dis : n’importe quoi (et j’envoie le livre valser).

J’écris ceci à une main. En vol. Mes épaules côtoient des épaules similaires (ou plus imposantes encore) ; la posture indispose. Mais j’ai surtout ce nerf-là coincé. Celui qui rencontre le meuble et le coude. Il coince de l’omoplate au poignet. J’étire, je masse, je rêve de déboiter. Mais je ne déboite rien. Je me traîne, tout le jour durant, un bras gauche plus lourd que le reste, comme s’il suivait derrière, à contretemps.

Ailes
Nerf 3
Sourire 1
Silence
Poids 2
Nuque 3
Ganglions
Joues
Teint

La seule explication logique c’est que j’ai eu des ailes ; ceux qui étaient mandatés pour me les arracher ont fait une job de cochon.

Les ailes sont comme les petites branches des arbres. Il faut les rompre au bon endroit – chercher un petit nœud – en cassant d’un coup. Sinon, on tourne, on tourne et à tenter la délicatesse on fait plus de dommages. Ça casse moins que ça se déchire et on se retrouve avec un morceau de bois aux fibres toutes hérissées.

Mes omoplates sont comme ça. Ça fait mal parce qu’elles sont toutes croches, mal découpées. Comme si elles n’avaient jamais guéries. En plus, les ailes aussi devaient être maganées une fois arrachées. Personne n’a dû en vouloir, même si on les vendait à prix réduit.

Voilà que j’ai tout le temps mal et tout indique que mes ailes ont été pilonnées. Beau gâchis.

Sciatique. Usual Suspect. Honteux ou pudendal. Secret. Scapulaire dorsal. Nouvelle découverte.

Je connais maintenant le nom des nerfs qui me font mal. Ça ne soigne rien, mais ça soulage un peu. I call them names.

Il s’appelait Mathieu. Il y en a eu plusieurs, dans mon histoire, de ce nom-là. C’est l’époque qui veut ça.

Je ne pense jamais à Mathieu. Non pas que je l’ai oublié, plutôt qu’il se retrouve souvent dans l’angle mort de mes souvenirs. Il n’est pas devenu un mythe. Son frère, si. Dans mes souvenirs, Mathieu vit dans l’ombre de son aîné. C’était un peu comme ça aussi dans la vie. Aujourd’hui, je ne sais plus.

Quand j’ai retrouvé, au détour d’un cahier d’adolescente, cette étrange et intense amitié ; quand j’ai retrouvé le besoin qu’il avait eu au cœur de son propre trouble ingrat de se frotter à mes folies, j’ai été prise d’une immense tendresse.

J’ai cherché. J’ai trouvé. Sourire intact et une petite fille dans les bras. J’ai été heureuse : qu’il ait survécu, qu’il ait accompli. Je n’ai pas osé écrire par peur que lui ait choisi l’oubli.

Ou dans une crainte bien plus légitime encore que vingt ans plus tard, maintenant nos folies éteintes, cette amitié improbable ne puisse plus chanter.

Par peur d’être déçue, quoi.

Ils ont changé les affiches. Ils ont grossi la police.

ZONE DE SILENCE

Bel effort. Ce n’est pas parce qu’ils ont besoin de lunettes que les gens ne se taisent pas, c’est parce qu’ils ont peur.

On sous-estime toujours le poids du monde qu’un enfant porte sur ses épaules. Et on oublie le sien passé parce que les années substituent l’aujourd’hui bien dur à ce qui nous apparaît maintenant comme un caprice.

Mais au détour d’une ancienne chanson populaire, je me rappelle avoir fredonné tout cela en pensant à mes parents, à leur bonheur, et je me dis soudain que ce poids était un monde. Un monde de plomb.

« Si j’avais juste la moitié d’une âme/Je pourrais voler bien plus haut/Je verrais tes yeux éteints/Je saurais faire ce qu’il faut/Si j’avais juste une poussière d’âme/Je ne pourrais plus jamais tout briser/Mais je ne sais pas t’aimer/Et je te fais pleurer»

Quelque part au milieu de mes quinze heures de route, j’ai surpris le geste qui me bousille la nuque. Ça se passe quand la musique est bonne. Pas vraiment bonne. Bonne comme dans karaoké. Bonne comme dans quétaine connue par cœur. Bonne comme dans : seule dans l’habitacle, je me prends pour la voix (marque déposée) du Québec. Quand ça arrive – et ça arrive souvent quand je combats le sommeil de la route – je me penche un peu vers l’avant, sans doute pour mettre de l’intensité dans ma performance.

J’ai mal partout depuis.

Fantasme = danger.

Ça me monte dessus comme une bête d’une calme férocité ; une grande fatigue comme dans un rêve où on ne peut rien contre l’adversité. Je couvre un rhume, peut-être ? J’attends un mal de gorge pour demain ?

Mais rien. En suspens. Je suis ma propre épée, Damoclès menacé par lui-même. Je combats l’infection fantôme, épuisée au bout de quelques jours. Et puis tout ça désenfle. Et mon hypocondrie aussi.

Au milieu de la tempête, ils affrontent le vent pour remonter la pente. Je les observe de la baie vitrée. Ils se lancent ensuite, ventre au sol et tête devant, pour quelques minutes d’euphorie. Et reprennent leur montée, tels des Sisyphe au plaisir. J’imagine d’ici la morve au nez, les doigts qu’on réchauffe dans le creux d’une mitaine, la couleur de leurs joues. Une couleur qu’on associe depuis toujours à la santé. Quand il serait si simple de l’associer à la joie.

C’est l’étape que je préfère si la poudre est bonne. Compacte, juste un peu grasse pour adhésion idéale. Ne me parlez pas de corps huilant, je ne veux rien qui glisse. C’est l’étape où je me crois douce.

Seins 1
Bras
Duo
Peine
Vers
Consultation
Peau 1
Lignes de la main
Jointures

Lui : Je pense que je sais pourquoi toutes les filles se caressent les seins quand elles pensent que personne ne les regarde.
Moi : Les filles font ça ?
Lui : Toutes. Toi aussi, je suis sûr.
Moi : Et pourquoi, selon toi ?
Lui : Parce que c’est doux !
Moi : …

J’ai le bras lourd. Je ne me suis jamais trop habituée à porter une douzaine de livres d’amour. Mais rien ne m’arrêtera. Je brasse, je brasse encore. Je devrais dire : je berce. Mais il faut bien admettre que je brasse plus que je berce rendu à ce stade-ci du processus. J’entends le petit cœur qui ronronne contre moi. Je brasse et je chante parce que c’est encore une des choses que je sais mieux faire avec les petits. Si un jour je suis mère, mon enfant dira : « Ma mère cuisinait mal, mais elle aimait chanter. » Je chante du Barbara.

Et je reprends la route vers l’autre coin de ce salon qui devient le plancher d’une si commune danse. Et je brasse encore. Une petite cantate monte vers toi.

J’étais une petite fille très penchée sur l’amour, en attente, éperdue avant le temps. On peut certes blâmer quelques princesses Disney… Mais peu importe finalement la faute, je voulais surtout être deux. Exister : son reflet dans une cornée.

Je veux encore parfois.

Certains diront que c’est une mauvaise raison pour vouloir un enfant. J’entends bien.

Je ne sais juste pas qu’elles sont les bonnes. Les raisons.

L’âge, la peine estompée. Pleurer de mélancolie. Pleurer d’émotions. Mais si peu de peine.

Et puis perdre un ami.

Lombric et nostalgie. Qu’est-ce qu’une power ballad ou un slow r&b des années 1990 peut dire de mon corps ? Dire à mon corps. L’avenir et le rêve, l’accord souffrant. Avoir une voix de concours télévisé. Avoir confiance en soi, mourir d’une overdose. Les chansons qui ont fait l’époque m’ont faite aussi et je renais en adolescence à chaque fois.

« Dans les salles d’attente, j’ai toujours le même trac que j’avais avant d’entrer dans le confessionnal quand j’étais petite parce que je vivais là le drame de la double contrainte. D’un côté, on m’interdisait d’adresser la parole à un inconnu. De l’autre, on m’obligeait à confier tout ce que j’avais de plus sale à un pur inconnu. »
Suzanne Jacob, Ah… !, 1996

J’ai reçu l’automne pour Noël. La peau scintillante sous l’addition de l’eau et du soleil, une feuille morte qui flottait s’est posée sur mon avant-bras au repos. Il m’a semblé qu’elle laisserait une trace, comme ses feuilles qui font parfois pochoir sur les trottoirs. Mais elle a continué son chemin dans les remous et mon bras était intact, moucheté temporairement d’un soleil indécent.

«Mais la ville ne dit pas son passé, elle le possède pareil aux lignes d’une main, inscrit au coin des rues, dans les grilles des fenêtres, sur les rampes des escaliers, les paratonnerres, les hampes des drapeaux, sur tout segment marqué à son tour de griffes, dentelures, entailles, virgules.»
Italo Calvino, Les Villes invisibles, 1972

Puissante réminiscence. Les doigts de ma grand-mère, encore fins entre les jointures épaisses. L’élégance. Les bagues. L’émail parfait.

En jouant avec un ongle, j’ai vu dans mes doigts l’ombre de ma grand-mère.

Annulaire
Traces 1
Menotte
Paume 2
Sortie
Fièvre

Arroser suffisamment. Accrocher le tronc au passage. Moitié par mégarde, moitié par plaisir. Un reste de résine. Le souvenir d’une colle blanche qui roule sous la main comme autant de peaux mortes. Noël au bout des doigts.

C’était le mauvais stylo ou la mauvaise encre. Le doigt en bleu, je le porte à ma bouche comme si un peu de salive pouvait réparer les dégâts. Un goût de chimie.

Elle a dit : « C’est l’heure du goûter. »
Elle se dirigeait d’un pas décidé vers la salle communautaire, créant un mouvement derrière elle.
Elle a dit : « Je vais prendre ta main. »
Il fallait traverser une rue. Elle savait qu’il fallait prendre une grande main quand les rues sont en question.
C’est au contact de sa peau, sa petite main qui hésitait plus que ses pas, que j’ai eu un doute.
J’ai dit : « Est-ce que tes parents savent que tu es avec nous ? »
Elle a répondu trop affirmativement, trop promptement.
J’ai eu un doute.
Me retournant vers le cimetière, j’ai vu l’image classique d’une mère paniquée. Cette pulsion qui pousse le corps des parents vers l’avant quand un enfant manque au compte.
J’ai fait de grands signes des bras pour la rassurer.
Son corps s’est redressé en un soupir et elle m’a sourie de loin.
Nous avons repris notre marche.
J’ai dit : « Je vais prendre ta main. »

Que le film soit à la fois potache et absurde, surréaliste et improbable, ne suffit pourtant pas à me faire prendre la distance minimale quant à la question du corps souffrant. Quand l’improbable Christ en sang apparaît sur sa croix et que des âmes charitables entreprennent de le libérer de là en dévissant des pieux bien rouillés par 2000 ans d’oxygène, j’ai mal de la paume aux ovaires comme si je regardais un docuréalité sur l’accouchement. Cela confirme, si besoin était, que ce n’est pas par grandeur d’âme que je souffre de voir les autres souffrir, seulement par petite nature.

Dans chaque pièce, je m’installe de façon à voir les sorties. Une paranoïa inconsciente. La peur du prédateur. Comme celui qui chatouille sans consentement.

Me voilà couchée sous la laine, imbibée de fatigue, prise de frissons. Je m’éveille périodiquement de rêves délirants. Je tourne dans mon lit prise entre le mal de tête et le mal tout court. Au milieu d’une éclaircie, je me traîne finalement jusqu’à la pharmacie. Le thermomètre ne fonctionne plus. Depuis qu’ils sont électroniques, les thermomètres cessent de fonctionner et comme je les sors d’où ils sont deux fois par décennie, ils ne fonctionnent jamais quand j’en aurais pourtant besoin.

Mais besoin de quoi ? Livide devant la glace de la salle de bain, je me demande à quoi pourrait bien me servir dans un moment comme celui-ci de savoir que je fais de la fièvre. De pouvoir comptabiliser mon impression de perdre à chaque seconde quelques grammes de vitalité.

J’en conclu – ce qui prouve bien que même mal prise je reste implacablement lucide – qu’un chiffre me donnerait un argument pour me plaindre.

C’est donc portée par cette nécessité de concrétiser mon mal être que je me traîne finalement vers l’autre pharmacie, celle qui vend des amis. J’y trouve un thermomètre dont je sais pertinemment qu’il ne servira qu’une fois (ce qui n’est pas tout à fait la définition d’un ami).

Et une fois de retour chez moi (une épopée, vue d’une grippe carabinée), je suis bien obligée de constater que ma température interne est normale. Sans surprise : je ne fais jamais de fièvre.

J’ai pris ma laine, mes frissons et ma fatigue et je suis retournée me coucher. Sans raison pour me plaindre, me restait juste à me reposer.

Avant-bras
Amour
Mignon
Piqûre
Lourdeur 1
Biceps

Grande émotion. Comme tenir un enfant au creux du bras. De la vie vivante contre soi.

faucon

Faire.
Jamais.

« Oh, et puis merde, criez-vous, ceux qui ne sont pas bons à baiser, à être baisés, n’ont qu’à s’écraser, et à foutre la paix à ceux qui sont doués pour ça, les fanatiques du divertissement, tous les mignons et les mignonnes de la terre. »
Annie Leclerc, Parole de femme, 1974

Elles sont cinq. Quand par inadvertance, au contact du drap ou de ma main endormie, l’une s’éveille, on croirait que les autres y répondent. Comme rien n’indique qu’il existe un réseau sous-cutané de communication entre les piqûres, je ne peux blâmer que les mémoires du corps allergique ; mémoire d’un mollet qui se réveille quand le coude s’enflamme ; le majeur qui enfle quand le bras lui parle. Dans un demi-sommeil, je les compte alors – un, deux, trois, quatre, cinq – comme d’autres compteraient les moutons, refusant que cinq piqûres suffisent à mettre fin à ma nuit.

Elle me racontait être passé au livre électronique pour une raison de poids. L’arthrose ou je ne sais plus quel médicament qui lui sape la force qu’elle eut, avant, dans ses mains et dans ses bras.

Je tourne, j’hésite, je cherche. Je pose le poids contre une oreiller (ou contre mes seins parfois). Un muscle incertain vibre et une courbature s’annonce au pouce. Je fatigue, je caresse une page, je pense à elle. Je sais bien que même ce plaisir-là ne sera pas éternel.

Il se trouve toujours un enfant pour demander de prendre acte de sa force en nous montrant un biceps. On ne peut rien faire d’autres que tâter le muscle naissant et reconnaître la qualité de Popeye. Première hypothèse : les enfants croient la petite farce de nos compliments appris par coeur. Deuxième hypothèse : ils n’en croient rien, mais sont heureux de voir dans nos yeux tout ce qui chavire de tendresse devant la perfection d’un muscle taille banane.

Bleus
Largeur
Torticolis
Baiser
Cou
Ouïe

J’aurais voulu être Barbie. Ou, au moins, Cendrillon. J’aurais voulu, en tout cas, être autrement. Grande. Mince. Blonde. Me débarrasser de ces cheveux désespérément droits. Mais tout ça apparaissait comme un fantasme, même si ce mot je ne le connaissais pas. Sauf que les yeux… Les yeux, ça… Il y avait en moi comme une sourde déception de n’avoir pas eu ce qui me revenait. De n’avoir pas hérité de ses yeux bleus.

Et c’est peut-être en soi une raison suffisante de ne pas être mère biologique. Ne pas faire porter à qui que ce soit cet absurde espoir. Parce que je pense que malgré moi j’aurais un peu croisé les doigts pour qu’on les repêche, quelque part dans la descendance, ces yeux-là.

Les mémoires claustrophobes sont assez abstraites. Un chandail au col trop serré que je n’arrive plus à retirer. Un lit sous lequel je suis trop grande et grosse déjà pour me cacher. Plus tard, une fenêtre où je me faufile malgré la peur de rester coincée. Aujourd’hui, les avions, les trains, les salles de spectacles. Tous ses lieux où les sièges ne sont pas assez larges pour mes épaules.

Épaules, ici, est une métonymie.

(Césarienne.)

C’était un matin d’adolescence, à une époque où les médias avaient beaucoup causé de méningite. Ce matin-là, je ne pouvais plus me lever. Sans trop parvenir à identifier ce qui était paralysé en moi, j’étais coincée au lit. Je voyais les barreaux du lit superposé au mien, là où mon frère dormait parfois, et je me suis sortie de mon immobilisme à la force de mes bras avant d’appeler à l’aide.

Je n’avais qu’un torticolis, mais tout un. Un torticolis qui me fit dormir assise pendant une semaine.

Je n’avais qu’un torticolis, mais pendant le trajet où chaque défaut de la route me tirait des cris, j’ai vu pour la première fois dans les yeux de mon père la peur. La plus intense et vraie peur. Celle de me perdre.

«Vous le savez, quand vous allez embrasser un homme
un autre homme
quand ça s’en vient
que c’est inévitable
votre corps plie déjà
en déséquilibre.»
Roxanne Bouchard, J’t’aime encore, 2016

« quelques traces de vieilles larmes
sur mon visage
au bout du cou de la chienne
de l’eau sous la glace

sur le seuil les canines

me voilà en moi
les yeux ouverts »
Zéa Beaulieu-April, Goulka, 2015

C’était quelque part au sud de la Tunisie, dans un désert de roches. Il y avait là une colline sur laquelle nous marchions, cherchant un point de vue, il me semble. C’est l’endroit où j’ai eu le plus grand fou rire de ma vie.

C’est qu’au milieu du silence, avait émergé un son imposant. Dans les premières secondes, le tout me semblant métallique, peu harmonieux, j’ai cru au muezzin qui aurait quelques problèmes de micro. C’est vrai qu’il y avait un minaret dans mon champ de vision, ce qui montre bien que le contexte influence toujours notre lecture des événements. Je n’ai pas eu le temps de me demander pourquoi on utiliserait un micro dans un bled presque désert quand il m’a fallu regarder la réalité en face.

C’était un âne. Un âne dont le braiement un peu chancelant sonnait comme une technologie qui déraille.

J’en ai bien ri pendant trois heures sans que personne d’autres n’y trouve quoi que ce soit de drôle. Rassurez-vous donc, vous n’êtes pas seuls à ne pas comprendre ce qu’il y a de si hilarant à confondre un âne et un micro.

Visage
Lèvres 3
Sueur
Arcade
Iris

«beau désaccord ma vie qui fonde la controverse
je ne récite plus mes leçons de deux mille ans
je me promène je hèle et je cours
cloche-alerte mêlée au paradis obsessionnel
tous les liserons des désirs fleurissent
dans mon sang tourne-vents
venez tous ceux qui oscillent à l’ancre des soirs
levons nos visages de terre cuite et nos mains
de cuir repoussé burinés d’histoire et de travaux»
Gaston Miron, « La route que nous suivons »

Quelques peaux mortes
Fidèles comme couleurs
Annonçant l’automne

Il faisait pourtant à peine chaud cette nuit-là. J’ai repris doucement conscience, face contre l’oreiller, le visage baigné de sueur. Tant d’eau, tant d’eau épongée dans mon chandail. Il m’a bien fallu, comme l’éveil faisait son chemin, constater que j’avais rêvé ces premiers gestes du matin. Il n’y avait aucune trace, ni de canicule, ni de sudation. La chaleur est parfois un cauchemar comme les autres.

Je me suis accroupie près de lui. C’est un geste instinctif quand il s’agit d’apprivoiser. Il avait le visage rouge. Le froid ? Les larmes ? Autre chose ? Un rouge un peu violent, sur le haut de la joue, autour des yeux. Même l’arcade sourcilière, me semblait-il, cramoisie d’effort, de peine ou de violence. Il avait le visage triste. Le rouge n’a parfois rien à voir avec la passion.

Si Roland Barthes détestait les miroirs, je ne peux compter que sur eux pour savoir que j’ai parfois les yeux verts. Des yeux qui, contre toute iconographie connue, disent no pasaran. La tendre révolte d’une blessure. Une douleur préhistorique qui s’irise. Des yeux solitude que personne n’aura jamais vus.