Métal

Épaules 2
Poumons
Rêve
Traces 2
Cordes vocales 2
Nez
Poignet
Mordre
Souffle 1
Main
Pleurs 1

C’est un geste qui appelle l’univers. Un geste d’enfant qui aime « gros comme ça ». Et même si d’un majeur à l’autre, l’univers de leurs deux bras ne fait pas cinquante centimètres, on sait bien que le geste veut dire toute l’amplitude du cœur. Le nécessaire pour embrasser les possibles.

Le sentiment d’une fuite. Des trous dans le caoutchouc de mes poumons. Ou un anneau de métal qui rouille un peu et n’adhère plus guère. Une histoire mécanique. Mais on n’entend aucun bruit. Ce n’est pas vraiment de l’air qui fuit. Une douleur ? Une émotion ? Un trop plein ? Pression sur l’omoplate et impression qu’on rentre dans le cœur. Le cœur de l’histoire. Le cœur vide d’une histoire pourtant dense.

Quand le réveil-matin a sonné, il était 4h30 à mon biorythme habituel. J’ai sursauté, coupé en deux un rêve dont je n’ai pas réussi à me rappeler. En route vers l’aéroport, je n’avais que le rythme d’une voix comme souvenir et je ne retrouverai plus ce qu’elle voulait dire.

Les vêtements laissent parfois des traces sur la peau. Coutures et plis, comme des pochoirs mouillés sur l’automne des trottoirs. Une poésie qui me permet parfois de confondre vergetures et dentelles.
Je ne croyais pas en la prière, d’où qu’elle vienne, où qu’elle s’inscrive. Jusqu’au jour où j’ai chanté par mimétisme. Je ne crois toujours pas en dieu(x) ou aux prophètes. Mais je crois à ce qui vibre. Une autre histoire de matière. Om.

« Je voulais tellement saigner du nez pour que les profs et les élèves s’activent autour de moi. Qu’ils me fassent tous un passage, comme un genre de haie d’honneur. Que je représente une urgence. »
Simon Boulerice, « Tout ce que je veux pour Noël c’est toi », 2012

Mon plus grand fantasme : un baiser à l’intérieur du poignet. Là où cette grosse veine fragile communique avec mon cœur.

Crampée de joie, les yeux remplis de « encore » à paillettes, elle écoutait mes petites chansons sans prétention comme d’autres ont touché l’extase. Dans le corps, le corps du rythme. Elle se mordait l’avant-bras : une pulsion qui ne disait que le bonheur. À moins que ce soit l’excitation. Dans son corps, l’histoire, l’envie, le monde qui s’ouvre. Elle a trois ans. Encore.

Je n’ai pas entendu ce qu’ils disaient. Je pensais : mourir. Ne rien stopper des activités régulières. Chercher l’étirement qui ferait circuler l’air correctement. Ne pas se lever de la chaise académique. Ne pas briser le confort hiérarchique. Ne pas dire: nous suspendrons les activités puisque j’ai du mal à respirer. Se taire. Faire comme si. Sous aucun prétexte, les abandonner.

Mais penser : peut-être mourir. Et alors, radical abandon.

Nous ne nous étions jamais vus. Nous nous connaissions pourtant si bien. Je n’ai pas su s’il fallait embrasser ou tendre la main. Dans le doute, j’ai choisi d’être polie. Il a pris ma main entre les siennes, comme si c’était un objet précieux. Il a pris ma main entre les siennes et il m’arrive de croire, après toutes ces années, qu’il l’a gardée.

« Dans la voiture bleue
Une enfant pleure
Et le soleil d’été ferme les yeux »
Marie-Claire Dugas, Le Pont de verre, 2004

Doigts
Coupure
Dyshidrose
Solitude
Tatouage
Tremblements
Vie
Chute
Grains de beauté
Reproduction

« elle regarde le bout flétri de ses doigts,
dans une heure ils seront redevenus lisses
et vibrants de caresses pour les petites choses,
elle posera ses mains ouvertes sur ses cuisses
pour recevoir un don qui ne viendra pas »
Pierre Nepveu, Les verbes majeurs, 2009

Trace rouge d’un
Accident de papier blanc
Un matin brûlant

Paraît qu’il ne faut pas s’auto-dignostiquer sur Internet. Mais il ne faut pas non plus encombrer les cliniques pour des niaiseries. Et je me demande bien ce qu’on me dirait à Info-Santé si j’appelais pour parler de petits boutons, généralement indolores, qui apparaissent sur mes doigts depuis aussi longtemps que je puisse me souvenir.

« Dérangeants ? Ah non, je n’appelle pas parce que ça me dérange vraiment. J’appelle simplement parce que 36 ans plus tard j’ai eu envie de donner un nom à ce millième bobo bénin qui m’empêche d’avoir l’impression que j’ai un corps normal. »

Je n’ai pas appelé Info-Santé. Je me suis auto-diagnostiquée sur Internet. Et je suis très satisfaite de ce nom bien plus horrible que le mal. Il devient ainsi le réceptacle de toutes mes frustrations accumulées.

« Pis, ta vie sexuelle ? J’ai la dyshidrose. » Fin de l’histoire.

Et cette voix dans ma tête qui n’a même pas la frivolité de se prendre pour quelqu’un d’autre.
J’ai dit oui par paresse et par convenance (paresse et convenance sont-ils des synonymes ?). Un tatouage d’enfant. Un drapeau. Un drapeau sur ma peau ? Pendant qu’elle s’appliquait… Pendant qu’elle appliquait sur ma main des couleurs qui ne sont pas les miennes, j’ai profité du massage improvisé. Si elles partent à l’eau, les convictions aussi sont paresseuses.
Montée sur scène : malgré la confiance, un trac minimal. Constat : mes bras tremblent. La voix aussi. Hausser la voix pour le silence d’ici.
Il y a le cliché du mystère de la vie.
Et puis il y a le mystère d’avoir survécu.
C’est une idée moins lisse, il me semble.

Tout était en bois brun dans cette maison. L’escalier massif qui faisait un coude libérant un espace utile pour entasser tout ce qui devait éventuellement monter au deuxième. Les murs. La rampe. L’immense buffet au cœur de la salle à manger. Au pied de l’escalier.

Ma tête, l’escalier, le plancher, le buffet. Ce jour de 1984 où j’ai eu envie moi aussi de danser.

What a feeling.

Est-ce que vous aussi, vous les comptez ?
Le mot est peu connu et pour une rare fois l’ignorance me met en joie. Mais même si l’étiquette ne jaillit pas au coeur de conversations anodines, le phénomène marque son territoire. Il n’est pas d’époque de le vivre comme une malédiction. Il est d’époque de tout choisir, y compris l’absence.

Nullipare.

Chaque matin depuis quelques mois déjà je croise dans la psyché le profil de mon corps rond de vide. Je fais un deuil dont je ne parle pas. Il n’est pas d’époque de vivre le monde comme une contrainte, il est d’époque de choisir son chemin. Et j’ai tellement l’air de savoir où j’irai.

Omoplates
Utilité
Pleurs 2
Épaules 3
Épaules 4
Muscles
Bouche
Voix
Narine
Pommettes

« Lui, ses deux mains sur mes omoplates, une sur chaque, et il écartait doucement. Je sentais s’ouvrir mon dos et s’en échapper des corneilles. »
Sophie Fontanel, L’envie, 2011

Je ne pense pas servir à grand-chose. J’envisage mieux la vie quand elle se présente sous forme de to-do-list. Disant cela, je me reconnais en phase avec l’époque.

Mon corps est une tâche. Parmi tant d’autres.

seize nouveaux messages deux tâches en retard sans compter cette demande de bourse sans date de péremption des projets stimulants mais ô combien ouf de la route de la route de la route des livres à lire plaisir (?) et les jours qui raccourcissent l’été qui s’achève et l’angoisse de ne pas avoir su assez tirer profit de vacances conditionnelles seize nouveaux messages et quelques larmes pour les accueillir

Le poids du monde.
Mon petit monde.
Sur.

La douleur vient de devant, comme une flèche qui aurait manqué le cœur de quelques pouces. La douleur vient probablement de tous ces efforts mis pour le protéger. Le cœur.

C’est une histoire d’impatience. En tout, je veux RÉUSSIR. Lever des poids me donne ainsi le sentiment de franchir des frontières. Il faut que je sente le travail pour avoir le sentiment de mettre assez d’efforts en jeu. Assez d’efforts sur moi. Pourtant, si les muscles de mes bras peuvent en prendre beaucoup, mes épaules et mon cou, eux, s’y refusent. Forcer jusqu’à ce que mon égo s’ébroue de fierté, c’est me magasiner un torticolis du lendemain. Lever moins, lever juste. Lever plate. Être patiente et mesurée.

«En cavale rêveuse comme tu dévores tout, je t’imagine la bouche mouillée goûter maisons, avalant des débuts d’histoires.»
François Turcot, Le livre blond, 2016

Ces matins-là, ma voix se pose quelque part au grave. Une voix d’effort, une voix mal étirée. Une voix de sportive amateur, la corde effritée. Ces matins-là, ma voix est saisie sur le bord de se perde, juste avant de casser. C’est ma plus belle voix, elle m’oblige au calme.

Il y avait au moins onze fois que sa mère le répétait : on ne met pas ses doigts dans son nez. À chaque récidive, quelque témoin éclatait de rire. Un si petit nez, un si petit doigt n’arrivent pas à évoquer le dégoût ou l’obligation des bonnes manières. Elle a mis une dernière fois son doigt dans sa narine, comme pour constater qu’il y avait là un défaut de conception : pourquoi ça aurait la forme si parfaite pour y entrer si c’est interdit ? Elle a ensuite mis son doigt dans son oreille : ainsi, il y a quelques autres possibilités… Onze mois.


Sillon surprise
Ma peine s’amarre au
Soleil de ma joue